QUtNAULT
On ne peut trop aimer la douceur, la mollesse, la facilité, et l'harmonie tendre et touchante de la poésie de Quinault. On peut même estimer beaucoup l'art de quelques-uns de ses opéras, intéressants par le spectacle dont ils sont remplis, par l'invention ou la disposition des faits qui les composent, parle merveifleu« qui y règne, et enfin par le pathétique des situations, qui donne lieu à celui de la musique, et qui l'augmente nécessairement. Ni la grâce, ni la noblesse» ni le naturel, n'ont manqué à l'auteur de ces
1 C'est ce que Voltaire a fait dans son Commentaire mr ComeiUe^ où il déclare expre^ment, comme pour répondre au vœu de Vauvenargues, qu'il se propose d*être utile aux jeunes gens. Sans doute, la critique y est parfois un peu menue; mais, quoi qu'en disent ceux qui, selon leurs préférences, la Jugent trop sévère ou trop indulgente, il faut reconnaître que, le plus souvent, elle n'est que juste. On sait, d'ailleurs, que ce n'est pas seulement un bon ouvrage, que c'est aussi une bonne action, et que Voltaire entreprit ce travail pour donner une dot à la petite-flUe du grand Corneille. — G.
' Dans la 1'* édition, ce morceau se terminait ainsi : « Pour moi, quand Je « fais la critique de tant d'hommes illustres, mon objet est de prendre des «' idées plus Justes de leur caractère. Je ne crois pas qu'on puisse raisonna- .<' blement me reprocher cette hardiesse { la nature a donné aux grands hom- « mes de faire, et laissé aux autres de Juger. Si l'on trouve que Je relève « davantage 1^ défauts des uns que ceux des autres, Je déclare que c'est à < cause que les uns me sont plus sensibles que les autres, ou pour éviter de « répéter des choses qui sont trop connues. Pour finir et marquer chacun de « ces poètes par ce qu'ils ont de plus propre, Je dirai que Corneille a émi-
• nemment la force, Boileau la Justesse, La Fontaine la naïveté, Chaulieu « les grâces et l'ingénieux, Molière les saillies et la vive imitation des mœurs,
• Badne la dignité et l'éloquence. Us n'ont pas ces avantagea à l'exclusion « les uns des autres ; ils les ont seulement dans un degré plus éminent, avec « une infinité d'autres perfections que chacun y peut remarquer. » — C'est un résumé des Réflexions critiquée sur quelques poètes que Vauvenargues avait données ^^ns la 1** édition ; dans la 2«, il ajoutait les Réflexions sur Quinault, J.-B. Rousseau et Voltaire: ce résumé n'était plus dès-lors à sa place, et c'est avec raison que Vauvenargues le supprimait, comme c'est à tort que les différents éditeurs l'ont maintenu. — G.
poèmes ^nguliers ; il y a presque toujours de la naïveté dans son dialogue, et quelquefois du sentiment; ses vers sont semés d'images charmantes et de pensées ingénieuses. On admirerait trop les fleurs dont il se pare, s'il eût évité les défauts qui font languir quelquefois sesbeau^ ouvrages : je n*aime pas les familiarités qu'il a introduites dans ses tragédies ; je suis fâché qu'on trouve dans beaucoup de scènes, qui sont faites pour inspirer la terreur et la pitié, des personnages qui, par le contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux, rendent ces mêmes scènes ridicules, et en détruisent tout le pathétique. Je ne puis m'empëcher encore de trouver ses meilleurs opéras trop vides de choses, trop négligés dans les détails, trop fades même, dans bien des endroits'; enfin je pense qu'on a dit de lui avec vérité qu'il n'avait fait qu'effleurer d'ordinaire les passions. Il me parait que Lulli a donné à sa musique un caractère supérieur à la poésie de Quinault; Lulli s'est élevé souvent jusqu'au sublime par la grandeur et par le pathétique de ses expressions ; et Quinault n'a d'autre mérite, à cet égard, que celui d'avoir fourni les situations et les canevas, auxquels le musicien a fait recevoir la profonde empreinte de son génie. Ce sont, sans doute, les défauts de ce poète, et la faiblesse de ses premiers ouvrages, qui ont fermé les yeux de Boileau sur son mérite ; mais Boileau peut être excusable de n'avoir pas cru que l'opéra, théâtre plein d'irrégularités et de licences, eût atteint, en naissant, sa perfection. Ne penserions-nous pas encore qu'il manque quelque chose à ce spectacle, si les efibrts inutiles de tant d'auteurs renommés ne nous avaient fait supposer que le défaut de ces poèmes était peut-être un vice irréparable ? Cependant je conçois sans peine qu'on ait fait à Boileau un grand reproche de sa sévérité trop opiniâtre'. Avec des
* Boileau a cependant dit lai-même, dansia préface de la dernière édition de ses Œuvres, que, dans le temps où il écrivit contre Quinault, tous deux étaient fort jeunes, et Quinault n'avait pas fait alors beaucoup d'ouvrages qui lui ont acquis dans la suite une juste réputation. Ce sont les expressions dont il se sert. — F.
talents si aimables que ceux de Quinault, et la gloire qu'il a d'être l'inventeur de son genre, on ne saursût être surpris qu'il ait des partisans très-passionnés, qui pensent qu'on doit respecter ses défauts même ; mais cette excessive indulgence de ses admirateurs me fait comprendre encore l'extrême rigueur de ses critiques. Je vois qu'il n'est point dans le caractère des hommes de juger du mérite d'un autre homme par l'ensemble de ses qualités; on envisage sous divers aspects le génie d'un homme illustre, et on le méprise ou [on] l'admire avec une égale apparence de raison, selon les choses que l'on considère en ses ouvrages. Les beautés que Quinault a imaginées demandent grâce pour ses défauts ; mais j'avoue que je voudrais bien qu'on se dispensât de copier jusqu'à ses fautes. Je suis fâché qu'on désespère de mettre plus depassion, plus de conduite, plus de raison et plus de force dans nos opéras, que leur inventeur n'y en a mis; j'aimerais qu'on en retranchât le nombre excessif de refrains qui s'y rencontrent, qu'on ne refroidit pas les tragédies par des puérilités, et qu'on ne fit pas des paroles pour le musicien, entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu'on admire dans Quinault, prouvent qu'il y a peu de beautés incompatibles avec la musique, et que c'est la faiblesse des poètes, non celle du genre, qui fait languir tant d'opéras, faits à la hâte, et aussi mal écrits qu'ils sont frivoles,