THERSITE
Thersite^ a soin de ses cheveux et de ses dents; il aime une excessive propreté, et il est élégant dans sa parure,
* Ce caractère inédit est la suite, ou plutôt , l'explication de celui qui précède. Qu'on le rapproche des 27', 28*, 29», 30*, 31', 32» et 33* Réflexions sur divers sujets, et cette préoccupation si persistante d*un même objet paraîtra bien significative. A l'occasion des Réflexions, nous avons remarqué {page 102} que c*est.pour Vauvenargues un besoin d'esprit et une méthode constante de concilier les contrariétés apparentes des idées ou des faits humains, en remon» tant à leurs causes. Semblable à ce médecin qui , attaqué d'une maladie mortelle, oubliait ses souffrances en les observant au profit de la science, Vauvcnai^ues, dont l'esprit est aussi avide de connaître, que son âme est forte contre la douleur, se replie sur lui-même, s'analyse, et, avec une sincérité touchante, tire des conseils ou des exemples pour les autres de sa propre vie, si triste et si cruellement éprouvée. La joie de l'esprit qui découvre la vérité, le consolait de la souffrance qui n'abat que les faibles âmes ; c'est À ce titre, sans doute, qu'il trouvait une certaine douceur, ou des consolations, jusque dans son infortune, et qu'il a pu dire que « le malheur a même ses charmes, » — G.
s Les deux Caractères qui précèdent donnent le résumé, pour ainsi dire, de la vie de Vauvenargues; ceux qui suivent vont nous faire passer pa ses diverses phases. l\ a débuti^ par la carrière militaire ; aussi, à côté de peintures plus générales, trouve-t-on quelques figures de militaires, dont les originaux étaient sous ses yeux. A ses tentatives pour entrer dans la diplomatie et dans les affaires correspond une série de caractères actifs, fermes, ambitieux, habiles à pénétrer les hommes et à les conduire, en regard desquels Vauvenargues place, comme contraste, quelques figures d'hommes faibles, inconséquents ou vains ; enfin, on reconnaît la période littéraire à ces portraits, quelquefois si vifs, d'auteurs insipides ou frivoles. Pour quelques-uns de ces caractères, l'auteur laisse voir un mépris qui ressemble fort à là colère, et il les rend avec une exagération qu'on ne peut mettre exclusivement au compte de sa jeunesse ; on doit croire qu'il avait eu personnellement à se plaindre des Phalante ou des Midas qu'il met en scène. Dans ses œuvres purement morales, où, au lieu de montrer des individus, il donnera son opinion dernière sur l'humanité, il sera plus modéré, et , balance faite de nos vertus et de nos vices, il conclura pour le respect de la vie et de la nature humaine. Dans ces Caractères même, cette conclusion se devine, car, à côté de la peinture du vice se rencontre presque toujours celle de la vertu qui le contrepèse. — G.
s Thersiles, que nous appelons Thersite, nous est représenté par Homère, dans son Iliade^ comme le plus laid, le plus lâche et le plus insolent des capi-
autant qu'il est permis de l'être dans un camp. Il monte à cheval dès le matin ; il accompagne exactement l'officier de jour, visite avec lui les postes de Tannée, voit écrire l'ordre, mange et dort au quartier*général, et ne néglige aucune des pratiques qui peuvent le faire connaître de ceux qui commandent. Il affecte de s'instruire par ses propres yeux des moindres choses : le major général ne dicte jamais Tordre que Tbersite ne le voie écrire'. On ne fait guère de détachement dont il ne soit; mais au moment de partir, quoiqu'il ait ordre de marcher le premier de sa brigade, on ne le trouve pas; on le cherche, on apprend qu'il est volon« taire à un fourrage qui se fait sans danger sur les derrières du camp, et un autre marche à sa place. Ses camarades ne Testiment point, ne Taiment point; mais il ne vit pas avec eux ; il les évite ; et, si quelque officier-général lui demande le nom d'un officier de son régiment qui est de garde, Thersite affecte de répondre qu'il le connaît bien, mais qu'il ne se souvient pas de son nom. Il est empressé, officieux, familier, insolent, et pourtant très-bas avec les grands seigneurs de Tarmée. Il est Tami des capitaines, de leurs gardes et de leurs secrétaires ; il leur vend des chevaux .et des fourgons, et gagne leur argent au jeu. S'il y a, malheureusement, de la désunion entre les chefs, il tâche de tenir à. tous les partis; il fait sa cour chez les. deux maréchaux, et raconte le soir chez Fabius ce qu'il a ouï dire le matin dans Tautre camp. Personne ne sait mieux que lui les tracasse*
taines grecs qui se trouvèrent aa siège de Troie. C'est par cette raison que ce nom est ordinairement donné à ceux à qui l*on croit pouvoir reprocher les mêmes défauts. — F.
I Var,: «Thersiteest TofScierde l'armée que Ton voit le plus. C'est lui « que l'on rencontre toujours à la suite du général, monté sur un petit cbe- « val qui boite, avec un harnais de velours en broderie, et uta coureur qui •< marche devant lui. S'il y a ordre à l'armée de partir la nuit pour cacher • une marche à l'ennemi , Tbersite ne se couche point comme les autres, «< quoiqu'il y ait du temps ; mais il se fait mettre des papillotes, et fait pou- « drer ses cheveux, en atfcendant-qu'on batte la générale. U accompagne exao- « tement l'officier de Jour, et visite avec lui les postes de l'armée ; il donne « des projets au général, et fait un Journal raisonné de toutes les opérations •i de la campagne. *
ries de Tarmée. Il est de ces soupers de société où Ton se divertit des maux publics, et où Ton jette finement du ridicule sur tous ceux qui font leur devoir. Thersite a toujours dans sa poche les cartes du pays où Ton fait la guerre ; il étend une de ces cartes sur la table , et il fait remarquer avec le doigt les fautes qu'on a faites ; il parle ensuite d'un projet de campagne qu'il a fait lui-même, et dit qu'il écrit des mémoires de toutes les opérations de la campagne, où il circonstancié les brouilleries et les fautes des généraux, n est nouvelliste, il est politique; il n'y a point de talent ni de mérite dont il ne se pique : celui qu'il possède lemieux est l'art de railler la vertu, et de se faire supporter des gens en place. Il n'y a point de si vil service qu'il nesoit tout prêt de leur rendre; il leur demande quel cheval ils veulent faire seUer, ou quel harnais ils mettront ; si bien qu'on le prend quelquefois lui-même pour un homme de leur maison. S'il se trouve chez le duc Eugène lorsque celui-ci se débotte, Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers; mais comme il s'aperçoit qu'il y a autour de lui beaucoup de monde, il laisse prendre les sou* liers à un valet, et rougit en se relevant.
â. — PisoN, ou L'Impertinent.
Ceux qui sont insolents avec leurs égaux s'échappent aussi quelquefois avec leurs supérieurs, soit pour se justifier de leur bassesse, soit par une pente invincible à la familiarité et à l'impertinence, qui leur fait perdre très-souvent le fruit de leurs services, soit enfin par défaut de jugement, et parce qu'ils ne sentent pas les bienséances. Tel s'est fait connaitt*e Pison , jeune homme ambitieux et sans mœurs, sans pudeur, sans délicatesse; d'un esprit hardi mais peu juste, facile par défaut de choix, vif sans prudence, plus intempérant que fécond, et plus laborieux que solide; patient néanmoins, complaisant, capable de souffrir et de se modérer ; très-brave à la guerre, où il avait mis l'espérance de sa fortune, et propre à ce métier par son activité, par
son courage et par son tempérament inaltérable dans les fati^es; trop léger cependant, trop ami du faste; engagé par ses espérances à une folle et ruineuse profusion ; accar blé de dettes contre l'honneur ; peu sûr au jeu, mais sachant soutenir avec impudence un nom équivoque; sachant aussi sacrifier les petits intérêts, et la réputation même, à la fortune; incapable de concevoir qu'on pût parvenir par la vertu; privé de sentiment pour le mérite; esclave des grands, né pour les servir dans le vice, pour les suivre à la chasse et à la guerre, et vieillir, parmi les opprobres, dans une fortune médiocre.
. 5. — LENTULUs, ou LE FacUeux.
Lentulus se tient renfermé dans le fond d'un vaste édifice qu'il a fait bâtir, et où son âme austère s'occupe en secret de projets ambitieux et téméraires. Là, il travaille, le jour et la nuit, pour tendre des piëges à ses ennemis, pour éblouir le peuple par des écrits, et amuser les grands par des promesses. Sa maison quelquefois est pleine de gens inconnus qui attendent pour lui parler, qui vont, qui viennent; quelques-uns n'y entrent que la nuit et travestis, et on les voit sortir devant l'aurore. Lentulus fait des associations avec des grands qui le haïssent, pour se soutenir contre d'autres grands dont il est craint. Il tient aux plus puis^ sants par ses alliances, par ses charges et par ses menées. Quoiqu'il soit né fier, impérieux, et inaccessible aux hommes inutiles, il ne néglige pourtant pas le peuple; il lui donne des fêtes et des spectacles ; et, lorsqu'il se montre dans les rues, il fait jeter de l'argent autour de sa litière, et ses émissaires, postés en différents endroits sur son passage, excitent la canaille à l'applaudir. Us l'excusent de ne pas se montrer plus 'souvent, sur ce qu'il est trop occupé des besoins de la république, et qu'un travail sévère et sans relâche ne lui laisse aucun jour de libre. 11 est en effet surchargé par la diversité et la multitude des affaires qui l'appliquent, et ces occupations laborieuses le suivent partout ,
car jusqu'à l'armée, où il y a tant de distractions inévitables, il porte cette activité infatigable ; les troupes le voient rarement; et, pendant qu'il est obsédé de ses créatures, qu'il donne des ordres ou qu'il médite des intrigues, le soldat murmure de ne pas le voir, et blâme ce genre de vie trop auâtëre, tandis que le consul qui commande en chef se communique, se montre partout, et se fait aimer^des centurions et des troupes. Mais Lentulus emploie sa retraite à traverser secrètement les entreprises de son chef; et il fait si bien, que le pain, le fourrage et même l'argent manquent au quartier-général, pendant que tout abonde dans son propre camç'. S'il arrive alors que les troupes de la république reçoivent quelque échec de l'ennemi, aussitôt les courriers de Lentulus font retentir la capitale de ses plaintes contre le consul; le peuple s'assemble dans les places par pelotons, et les Créatures de Lentulus ont grand soin de lire des lettres par lesquelles il parait qu'il a sauvé l'armée d'une entière défaite; toutes les gazettes répètent les mêmes bruits, et tous les nouvellistes sont payés d'avance pour les confirmer*. Le consul est forcé d'envoyer des mémoires pour justifier sa conduite contre les artifices de son ennemi ^
1 Var. : « On dit qu'il fait en sorte que led subsistances manquent au quar- « tier-général, pendant que tout abonde dans son propre camp. l\ n*y a point « de bruit que l'envie n'adopte avidement contre les hommes qui sont n^ «u- <i périeurs aux autres ; le consul appuie lui-même ces bruits injurieux, et « toute l'armée se partage entre ses deux chefs désunis. »
* Add. : « Ceux qui savent la vérité, et qui ne sont point entraînés par des « motifs particuliers, rendent du moins cette justice à Lentulus, qu'en agis • » sant quelquefois contre ses ennemis personnels, son âme, vivement afita- « chée à la gloire, a toujours respecté l'État. Mais l'ambition , la hauteur, et (c plus que tout cela, les grands talents, révoltent aisément la multitude; le « soupçon et la calomnie suivent le mérite éclatant, et le peuple cherche des « crimes à ceux qu'il estime assez courageux pour les entreprendre, et assez « habiles pour les cacher. » — Ici, déjà, se découvre le faible de Vauvenargues pour l'ambition , même séditieuse, lorsqu'elle est mêlée de quelque force et de quelque grandeur. Nous l'avons déjà remarqué à propos de Catilina, nous le remarquerons encore dans plusieurs Caractères, et dans quelques Dialogues, Vauvenargues, dont l'àme était plissionnée en dedans, et dont l'esprit se nourrissait parfois de chimères, aimait, au moins en imagination, ' les grandes passions et les grandes péripéties, fussent-^es nn peu violentes. - G
' Var. : « Le sénat ne peut se prononcer entre deux si grands capitaines . « il dissimule les mauvais offices qu'ils veulent se rendre, afin de les forcer
celui qu'il a chargé de cette affaire , qui est un homme hardi, éloquent, arrive dans la capitale, où il est attendu avec impatience, et on s'attend qu'il révélera bien des mysr tères; mais le lendemain, le sénat s' étant extraordinairement assemblé, on vient lui annoncer que cet envoyé a été trouvé mort dans son lit, et qu'on a détourné tous ses papiers. I^^s gens de bien, consternés, gémissent secrètement de cet attentat ; mais les partisans de Lentulus en triomphent publiquement, et la république est menacée d'une horrible servitude'.