‹ OEuvresChapitre 155 sur 286 · ORONTE, ou LE Vieux fou · texte numérisé non relu

ORONTE, ou LE Vieux fou

Oronte, vieux et flétri, dit que les gens vieux sont tristes, et que, pour lui, il n'aime que les jeunes gens. C'est pour cela qu'il s'est logé dans une auberge , où il a, dit-il, le plaisir de ceux qui voyagent, sans leura peines, parce qu'il voit tous les jours à souper de nouveaux visages. On 1q rencontre quelquefois au jeu de paume, avec des jeunes gens qui sortent du bal, et il va déjeuner avec eux. Il les cultive avec

« par la douceur à servir à Tenvi la république. Leurs talents lui sont plus « utiles que leur jalousie n'est nuisible : c'est cette ambition dea grands bom- « qui fait la grandeur des États. »

1 Le fond, ou plutôt l'occasion de cette peinture, c'est peut-être simplement la rivalité assez connue du maréchal de Broglie , commandant d'un corps français pendant la guerre de Bohème, et de Seckendorff, général des troupes bavaroises, alliées de la France; on accusait le premier d'avoir laissé accabler le second par l'ennemi, et d'avoir ainsi compromis le succès de la campagne de 1741. Tel est le procédé fréquemment employé par Vauvénargues; il part d'un caractère qu'il a sous les yeux, ou d'un fait réel dont il a pu être

' témoin , sans s'inquiéter du plus ou moins d'importance de ce caractère ou de ce fait; le moindre trait et le moindre incident lui suffisent, car il se réserve de grandir les personnages, et d'étendre la scène à la mesure nécessaire pour ce qu'il appelle des peintures un peu hardies. Dans le 15« Fragment (voir page 284), il fait clairement entendre qu'il se sent à l'étroit; il voudrait rendre de grandes choses, et il n'en voit autour de lui que de petites; aussi, ne trouvant pas, comme il le dit encore, ses modèles dans le monde frivole qui l'entoure, il demande à sortir de son pays et de son siècle, à la seule condition de ne pas sortir de la nature , et c'est ainsi que le maréchal de Broglie devient Lentulus, comme tel sous-lieutenant un peu mutin deviendra

• Clodius (voir page 342). Vauvénargues sent bien que de telles figures manquent de proportion, à cause de leur isolement même; aussi voudrait-il les attacher à un corps d'histoire, ou, du moins, à une fiction qui les préparât et les soutint! C'est ce qu'avait fait Fénelon, dont l'imagination, chimérique

le même soin que s'il avait envie de leur plsdre' ; mais, on peut lui rendre justice, ce n'est pas la jeunesse qu'il adme, c'est la folie *. Il a un fils qui a vingt ans, et qui est déjà estimé dans le monde ; mais ce jeune homme est appliqué, sérieux, et passe une grande partie de la nuit à lire. Oronte a brûlé plusieurs fois les livres de son fils, et n'a fait grâce qu'à des vers obscènes, qui d'ailleurs sont assez mauvais. Ce jeune homme en rachète toujours de nouveaux, et trompe les soins de son père. Oronte a voulu lui donner une fille de l'Opéra, que lui-même a eue autrefois , et n'a rien négligé, dit-il, pour l'éducation de cet enfant; mais ce petit drôle ^ est entêté, ajoute-t-il, et a l'esprit gâté et plein de chimères.

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