PHOCAS, ou LA Fausse singularité
Le faux me déplaît et me blesse, sous quelque figure qu'il se présente. Pendant que des hommes, complaisants par goût et avec dessein, embrassent sans choix les idées de tout le monde, qui croirait qu'on en trouvât d'autres, qui se piquent de ne penser en rien comme personne, et de n'emprunter de personne leurs opinions ? Ne parlez jamais d'éloquence à Phocas, ou, si vous voulez lui complaire, ne lui nommez pas Cicéron, il vous ferait d'abord l'éloge d'Abdallah, d'Abutaleb et de Mahomet, et vous assurerait que
< Dumoulin f dont le vrai nom est Molin (xV.), célèbre médecin, mort à Paris, en 1755, à l'âge de 80 ans, sans post^^rité, et riche de seize cent mille livres. — B.
* Var, : [ t Sa conversation est un tissu de plaisanteries et d*épigram- « mes; il ne rit pas de ses bons mois, mais rit encore moins de ceux d*un « autre; il dit, indifféremment et sans égards, du mal de tout le monde, et ne « pense quelque bien que de lui-même. Il entame à la fois mille sujets, et « n'en suit aucun ; quand il sent qu'il est au bout de son esprit, il se hâte de « quitter ceux qui pourraient s'en apercevoir, et transporte ailleurs son « mince bagage. Il n'a point d'amis dans le monde; il n'en a pas besoin, il « est lui-même son propre flatteur, son admirateur, et son ami intime. Quoi- « qu'il soit bien traité de quelques femmes, il n'a jamais eu la faiblesse d'en « aimer aucune. Il est dur, insolent, ivre de ses bonnes fortunes et de son M petit personnage. Il a de l'ambition par arrogance, et quelque crédit par « audace; mais il est méprisé ou bai de la plupart des hommes; car poui^ « rait-on s'attacher à celui que non-seulement Tamitié, mais l'amour méiue « n'a jamais pu attendrir ? » ]
3 n y a, dans les manuscrits, sous le nom de Timagène, une autre version qui n'est que le canevas de celle-ci. — G.
SLR QUELQUES CARACTÈRES. 313
rien n'égale la sublimité des Arabes. Si Ton remet au théâtre quelque vieille comédie, dont l'auteur soit depuis longtemps oublié, c'est cette pièce qu'il préfère et qu'il admire entre toutes; il trouve que le roman en est ingénieux, les vers et les situations inimitables. Lorsqu'il est question de la guerre, ce n'est ni du vicomte de Turenne, ni du grand Condé qu'il lui faut parler; il met bien au-dessus d'eux d'anciens généraux , dont on ne connaît que les noms et quelques actions contestées; enfin, en toute occasion, si vous lui citez deux grands hommes, soyez sûr qu^il choisira toujours le moins illustre, pour en faire^son héros. Homme des plus médiocres à tous égards, il pense follement se rendre original à force d'affectation, et ne vise à rien de plus. Il évite de se rencontrer avec qui que ce soit, et dédaigne de parler juste, pourvu qu'il parle autrement' que les autres; il se fait aussi une étude puérile de n'être point suivi dans ses discours, comme un homme qui ne pense et ne .parle que par soudaines inspirations et par saillies; dites-lui sérieusement quelque chose de sérieux, il répondra par une plaisanterie; parlez*lui de choses frivoles, il entamera un discours sérieux ; il ne daigne pas contredire, mais il interrompt à tout propos ; souvent aussi, au lieu de vous répondre, il détourne les yeux , comme un homme occupé d'idées plus profondes ; il a l'air distrait , aliéné, et une contenance dédaigneuse. Son rôle est de paraître dominé par son imagination, et de n'avoir point d'oreilles pour l'esprit d' autrui; il est bien aise de vous faire ainsi comprendre que vous ne dites rien qui l'intéresse, parce qu'il est trop au-dessus de vos conceptions ; ses discours, ses manières, son ton, son silence même, tout vous avertit que vous n'avez rien à dire qui ne soit usé pour un homme qui pense et qui sent comme lui. Faible esprit, qui, ne croyant pas qu'on puisse attacher par le mérite, imagine qu'on peut imposer par des airs, et qu'on peut être singulier en s* éloignant de la raison.