‹ OEuvresChapitre 170 sur 286 · le rieur. J · texte numérisé non relu

le rieur. J

[Un homme qui veut rire, en dépit du bon sens, n'attend pas de trouver du ridicule pour le relever; il le cherche où il n'est pas, il en invente, et travestit tout pour cela. Quoiqu'il y ait peu de choses risibles dans ce monde, comme il y en a peu d'admirables, le rieur veut pourtant qu'on se moque des choses les plus ordinaires et les plus naturelles, et ne souffre point qu'on en traite aucune sérieusement ; il ignore que le ridicule, dont il fait son fonds, ne peut tout au plus que servir^l'amusement momentané à un homme raisonnable. « Votre air moqueur est plutôt celui d'un sa- (c tyre que d'un philosophe ;.•• ce genre humain dont vous « riez, c'est le monde entier avec qui vous vivez, c'est la « société de vos amis, c'est votre famille, c'est vous-même... a Si VOUS entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de (c voir leurs blessures?... Vous auriez honte de votre a cruauté, si vous aviez ri d'un malheureux qui a la jaiqbe « coupée, et vous avez l'inhumanité de vous moquer du « monde entier qui a perdu la raison !. . . 0 Démocriîe, v(ms (( dites quelquefois des vérités; mus vous n'aimez rien, et le « mal d' autrui vous réjouit C'est n'aimer ni les hommes, « ni la vertu qu'ils abandonnent. » Voilà ce que je dirais à ceux qui rient, avec le charmant auteur des Dialogues*. Je leur dirais encore : qu'il s'en faut de beaucoup que tout soit risible dans les hommes ; que nous avons nos vertus et nos- vérités, parmi beaucoup de vices et d'erreurs; que ce n'est pas une moindre folie de prendre tout en riant, que de prendre tout sérieusement; que tout ce que la nature a fait est à sa place, tel qu'il doit être, et qu'il est aussi sot d'en rire, que d'en pleurer. Que fera-t-il celui qui traite ainsi toutes choses en badinant? S'il ne voit plus rien de sérieux, et qui vaille la peine qu'on s'en occupe, où seront ses plaisirs, où seront ses devoirs? Il n'est plus propre ni aux affaires, ni à la politique,, ni aux sciences et aux arts; il

* Fénelon; Dialoguent des morts (Di^mocrile et Heraclite). — G.

devient inutile à la société, et, en même temps, inutile à lui-même; car où prendra-t-il de quoi remplacer ce qu'il quitte? qui lui donnera des choses plus estimables que celles qu'il dédaigne? Pense- t*il s'élever au^^dessus de la nature en la méprisant, et le malade, qui rit de la santé^ en est-il plus sain?]

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