‹ OEuvresChapitre 180 sur 286 · trvphon · texte numérisé non relu

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[Tryphoc a l'esprit si court, et, d'ailleurs, si plein de lui-même, qu'il n'a jamais fait attention aux intérêts, à la condition et au caractère des autres hommes ; il ne sait point traiter avec eux, ni placer ce qu'il leur dit; il offense ceux qu'il veut plaisanter, et n'oblige point ceux qu'il veut louer, en sorte qu'il ne gagne ni les uns ni les autres, et qu'il

1 Voyez, plus haut, pago 9.1, *iir h Fermeté dans lu condniU. — G.

perd tous ses soins. S'il parle à un homme de mérite, mais sans naissance, de quelque affranchi que le prince vient de dietùre en placie, il lui dit d'abord que persoùue n'honore coBime lui le mérite, mais que ces places-là ne sont pas Taites pour un homme de basse extraction. A un homme dont il a besoin, et qui se pique de qualité, il dit, à table, devant des femmes et des petits-mattres : Vous avez eu un grand magistrat dans votre famille, et, le voyant rougir jus* qu'aux yeux, il le fait remarquer à tout le monde, en le louant de sa modestie. A-t-il envie de s'attacher quelqu'un, il lui prodigue d'abord les caresses les plus outrées; mais, comme sa vanité ne peut se refuser un bon mot, il lui éch^pe une raillerie qui offense cet homme, et qui le lui fait perdre à jamais. Une autre fois, engagé, dans une affaire embarrassante, à consulter une personne sage, il l'aborde avec ces paroles : Vous qui avez V esprit géométrique,.., et il lui donne ainsi Texclusion pour tout autre genre d'esprit; il dit à un jeune homme frivole qu'il est un Caton; d'un autre, que l'on accuse d'être léger, il assure qu'il n'est pas sérieux, et lui reproche sûnsi son caractère, en voulant le justifier. Il n'est pas plus heureux à parler de lui qu'à parler aux autres : si quelqu'un lui fait compliment et le loue, il s'excuse, prie qu'on l'épargne» et demande qu'on détourne la conversation de ce qui le touche ; et, quand on lui obéit, il reprend lui-même le discours qu'il s'était pressé d'interrompre, se loue en termes plus forts, ne tarit plus, et rebute ceux qui l'écoutent par les fatuités et les forfanteries qu'il leur raconte ; puis, lorsqu'il a épuisé son apologie, il déclare qu'il ne hait rien tant que de parler de soi. Il fait mettre dans la gazette les détails enflés d'une petite acticm de guerre où il a eu quelque part, et il écrit à ses amis : Vous aurez peut-être entendu parler de notre dernière aventure ; je vou^ prie d'employer vos soins pour assoupir ces bruits; je naime point à faire parler de moi; et il apprend ainsi à tous ce qu'ils auraient toujours ignoré.]

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SS. — [l'esprit de manège*.]

[Celui qui a Fesprit de manège, et qui connaît les bommes, n'a pas besoin des artifices vulgaires de la flattme pour surprendre les cœurs; il a l'air ouvert, ingénu et familier; il n'étale point non plus une vaine pompe d'expression , il ne sème pas ses discours de petites fleurs et de traits, qui ne serviraient qu'à faire paraître son esprit, sans intéresser celui des autres. Il ne raconte point, il ne plaisante point; il ne prend pas la parole dans un cercle pour aiTéter sur lui seul l'attention de toute l'assemblée, et prévaloir sur les autres; mais, là où le hasard le fait rencontrer, à table, en voyage, au cbauffoir* de la Comédie, dans l'antichambre du ministre, ou dans les appartemrats du prince, s'il se trouve à côté d'un homme qui soit en état de l'écouter, il le joint, s empare de lui, l'entame par l'endroit sérieux et sensible de son esprit, l'oblige à s'épancher, excite, réveille en son cœur des passions et des intérêts qui étaient endormis, ou qu'il ne se connaissait pas, prévient ses pensées ou les devine, et s'insinue, en un moment, dans son entière confidence. Il sait gagner ainsi ceux qu'il ne connaît pas, comme il sait conserver ceux qu'il s'est acquis. 11 entre si avant dans le caractère des personnes qui l'écoutent, ce qu'il leur dit est si justement mesuré sur leurs pensées et leurs sentiments, que toute autre personne n'y entendrait rien, ou n'y prendrait point de goût. Aussi aimet-il les entretiens à deux ; cependant, s'il est obligé par les circonstances de parler devant plusieurs personnes de mœurs ou d'opinions différentes, ou s'il doit prononcer entre deux hommes qui ne s'accordent point sur quelque objet, comme il connaît les diverses faces des choses hu-

< Voici encore un portrait où il faut reconnaître Vauvenârgues , ou, au moins, son idéal. Déjà, nous avons appelé sur ces Caractère$ Tattention du lecteur; nous l'appelons particulièrement sur ces deux pages, qui comptent parmi les meilleures. Ce style ne ressemble pas à celui de La Bruyère ; il n'en -a ni l'agrément ni les surprises; mais J'ose dire qu*il est aussi vigoureux peut- Ctrd, et, en tout cas, plus sobre, plus grave et plus sain. — G. « On dirait aujourd'hui a» foyer. — G.

SUB QUELQUES CARACTÈRES. dS9

maiDes, comme il sait épuiser le pour et le contre du mtaae sujet, mettre tout dans le meilleur jour, et rapprocher les contnûres, il saisit en peu de temps le secret endroit par où l'on peut concilier des opinions extrêmes, et il conclut de manière qu'aucun de ceux qui s'en sont rapportés à ses lumières ne le désavoue. Il ne sait point briller dans un souper et dans une conversation coupée, interrompue, où chacun suit sans considération les vivacités de son imagination ou de son humeur ; mais l'art de plaire et de dominer dans un entretien sérieux ', les douces complaisances, et les charmes d'un commerce engageant et séducteur, sont les dons aimables que la nature lui a dispensés; l'homme du monde le plus éloquent quand il faut fléchir une âme hautaine ou exciter un homme faible, consoler un malheureux ou inspirer du courage et de la confiance à une âme timide et réservée % il sait attendrir, abattre, convaincre, échauffer, selon le besoin ; il a cette sorte d'esprit qui sert à gouverner le cœur des hommes, et qui est propre à toutes les choses dont la fin est noble, utile, et grande.]

3A. - EBGASTE, ou h'Of^ieux par vanité.

Ergaste n'avait ni esprit, ni passons, mais une excessive vanité qui lui tenait lieu d*âme, et qui était le principe de tout ce qu'on voyait en lui, sentiments, pensées, discours ; c'était là tout son fonds et tout son ètr^. 11 n'aimait ni les femmes, ni le jeu, ni la musique, ni la conversation; tous les hommes, tous les pays, tous les livries lui étaient égaux; il n'aimait rien. 11 n'avait que cette passion démesurée d'éblouir et de plaire, qui possède si souverainement les âmes faibles; tout ce qui donne de la considération dans le monde

i Dans une lettre à madame d*Espagnac, écrite le 16 octobre 1796, c*est-àdire près de cinquante ans après la mort de Vauvenargues, Marmontel conserve un souvenir bien ?if et bien présent des entretiens de Vauvenargues avec Voltaire ; c'est le cas de le rappeler ici. *— G.

< Pour achever la ressemblance, notons que c*est là , précisément , l'objet que se propose Vauvenargues dans les Conuih à un Jevne Homme, dans les Réflexions sur d'vers sujets, dans les Discours sur In Gloire, sur les Plaisirs^ dans les Maximes, on pourrait dire dans presque tous ses ouvrages. -^ G.

lui était égaleineot propre, et il n'y cherchait qae cela. Empressé, par cette raison « à faille valoir ses petits talents, servant beaucoup de geos sans obliger personne, facile et léger, il promettait en même temps à plusieurs persaones ce qu'il ne pouvait tenir qu'à une seule. Un étranger arrivait dans la ville; Ergaste, ue le connaissant point, allait le voir le premier, lui offrait ses chevaux et sa maison, et fai* sait redemander à son ami une remise ' qu*il Favait forcé de prendre peu auparavant. Toujours vain et précipité dans ses actions, il ne peut faire aucune démarche avec profit, et il est aussi peu capable de bien faire que de bien penser.

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