‹ OEuvresChapitre 185 sur 286 · TURNUS, ou LE Chef de parti · texte numérisé non relu

TURNUS, ou LE Chef de parti

Tumus est le médiateur des esprits contraires , et, en quelque sorte, le centre de ceux qui, par le caractère de leurs sentiments ou par l'opposition de leur fortune, ont besoin d'un milira qui les rapproche et qui les concilie. Deux hommes qui ne se comprennent point, ou qui se haïssent et s'envient, trouvent tous les deux auprès de lui la justice qu'ils se refusent, l'estime qu'ils se doivent, et, les prenant au point qui les réunit, Turnns s'empare également d'eux, et les fait concourir à une m^e fin. Sans quitter son caractère, il entre naturellement dans le secret des cœurs; il se prête aisément à tous, et sait supporter les défauts de ceux qui lui sont attachés. La sincérité, la bonne foi paraissent inspirer tous ses discours; il sait attendre, dissimuler, souiïrir, entreprendre, oser, conseiller, parler et se taire; il mûrit longuement un dessein, ou se détermine sur-le-champ, quand il le faut; les événements ne le sur-

prennent point ; il les prévoit ou il les répare; il ne se décourage ni de ses mauvais succès, ni de ses fautes» ni des fautes de ses amis, qu'il n'abandonne ou ne désavoue jamais; enfin» il est aussi patient contre l'obstacle, qu'il est décidé dans l'exécution. 11 estime les. homme9^ non pas selon leur fortune, mais selon leur coui'age et la force de leur caractère; il préfère les sages à ceux qui n'ont que de l'esprit» et les jeunes gens amUtieux aux vieillards qui n'ont que de la sagesse , parce que la jeunesse est plus agissante, plus bardie dans ses espérances, plus généreuse dans sa conduite, et plus sincère dans ses affections. Quiconque a de la résolution, et l'audace de bien faire, peut se jeter avec confiance entre ses bras; il sert ses amis dans leurs panes, dans leurs disgrâces, et dans leurs plaisirs ; il entre dans r intérêt de leurs affaires; son esprit, fécond en ressources, leur ouvre des voies faciles pour aller à leurs fins, et il engage tous ses amis à se servir les uns les autres, comme il les sert lui-même. Ceux qui sont pauvres ou dérangés tirent des secours de ceux qui sont riches, et leur rendent d'autres offices par retour. Ainsi, sans orgueil et sans faste, Tumus est adoré d'un grand parti, avant que ceux qui le composent sachent même que c'est un parti; aucun n'a son secret, mais il est sûr de tous, et, lorsqu'il sera temps d'agir, il n'aura qu'à se mettre à leur tète, et ils le suivront avec joie ; nul ne manquera à son chef, à son bienfaiteur, à son ami. La réputation de son mérite et ses insinuations lui ont concilié un très-grand nombre de ces hommes sages, qui ont toujours de l'autorité dans le public, quoiqu'ils n'occupent pas les premières places. Si les ennemis de Turnus répandent qu il trame quelque dessein contre la république, ses amis se rendent garants de son innocence, sollicitent pour lui quand il est accusé, et détournent contre ses délateurs l'indignation publique. Il parvient peu à peu à un tel degré d'autorité, qu'il peut, sans imprudence, faire confidence de ses desseins; celui qui songerait à le trahir ne trouverait point de créance dans le peuple; mais nul n'y

songe, car tous ont intérêt à sa fortune. Persuadé qu'on ne trompe que rarement les hommes sur leurs intérêts, sa politique est à ne jamais faire de dupes, et il emploie tout son esprit et toutes ses démarches à faire en aorte que ses créatures n'aient jamais avec lui qu'une même vue et qu'un même sort. Comme il a compiis de bonne heure qu'on ne pouvait rien entreprendre d'extraordinaire sans faire la guerre, il a joint à tant d'autres qualités une connaissance profonde de ce dur métier, et s'est fait dans l'armée la réputation d'un homme intrépide, mais calme, modeste, et aussi sévère à soi-même qu'indulgent aux autres'. Quoiqu'il soit savant, éloquent, courageux, et d'un beau nom, ou ne fait attention à aucune de ces choses, lorsqu'on est avec lui; on n'est point occupé de sa personne, ni de son langage, ni de son savoir, mais des choses même dont il parle; il atteint naturellement et sans effort à l'esprit et aux sentiments des autres hommes ; ses paroles fortes et ingénues surprennent et enlèvent le cœur de ceux que l'autorité de ses emplois a déjà attachés à sa fortune * ; il les gagne d'autant mieux qu'il sait écouter ce qu'on lui dit, comprendre ce qu'on ne peut dire, et deviner les talents les plus cachés. S'il rencontre, à l'armée ou en voyage, un homme qui peut paraître de peu de poids, et dont tout autre que lui ne s'occuperait point, Tumus pénètre d'un coup d'œil son caractère, ses qualités, ses défauts, l'emploi qu'on en peut faire, et il inspire aussitôt à cet inconnu une confiance qu'il n'a jamais eue pour personne ^ S'il s'arrête un seul jour dans une ville, il s'y fait, dans ce peu de temps, des admirateurs

' Var. : « l\ s'est fait d^aiUeurs à la guerre une haute réputation qui orne ses « antres vertus; car il a compris de bonne heure que ceux qui commandaient « avec succès dans les armées, éclipsaient aisément les politiques, et faisaient m tomber leur crédit ; et de plus il n'ignore pas que l'on ne peut rien entreprendre a d'extraordinaire sans faire la guerre. Mais, malgré le nom qu'il s'y est fait, les u plus vils citoyens sont moins modestes et moins populaires, et l'on ne rencontre Il que lui sur le forum, sous les portiques, et dans les plus humbles maisons. »

* Var, : « Son humanité, ses services et son éloquence ingénue lui assujetff tissent les cœurs. »

s Rapprochez des 33* et 37« Caractères {Ve$prit de manège et Théophile], — G.

et des partisans passionnés ; quelques-uns abandonnent leur province, dans la seule espérance de le retrouver, d'en être protégés dans la capitale, et ils ne sont pas trompés dans leur attente; Turnus les reçoit parmi ses amis, et il leur tient lieu de patrie. 11 ne ressemble point à ces hommes qui, capables de quelques mouvements de générosité, et industrieux, par vanité, à se faire des créatures, les perdent par paresse ou par inconstance; qui, promettant toujours plus qu'ils ne tiennent, se font de secrets ennemis de ceux qui se sont trop flattés, offensent sans retour ceux qu'ils n'ont servis qu à demi, et, croyant abuser tous les hommes, n'abusent qu'eux-mêmes ; Turnus ne se dégoûte point des gens de mérite qu'il a séduits par ses adresses, et, comme il ne recherche point les hommes sans dessein, il ne les néglige jamais par légèreté. Une âme si belle trouve un charme secret à satisfaire son génie bienfaisant et accessible ; Turnus est bon et humain ; son esprit flexible sait prendre des formes trompeuses, mais il est droit et sincère; il est moins touché de l'éclat de sa fortune que du juste ascendant que la nature donne aux grandes âmes sur les cœurs, et il épure par la hauteur de ses sentiments la foile ambition dont il est épris*. Si cependant la fortune, qui peut tout contre la prudence, fait qu'il est prévenu dans ses desseins, il avoue la plupart des faits qu'on lui impute, et les justifie par les lois, ou par la force de son éloquence; ses juges sont étonnés de Sa sécurité, et attendris par ses discours ; la cabale qui le poursuit, et qui veut sa perte, n'ose le laisser reparaître, ni l'interroger en public. Quoiqu'il soit convaincu d'avoir attenté contre la liberté, on est obligé de le faire mourir secrètement, et le peuple, qui l'adorait, demeure ])ersuadé de son innocence *.

* Var. : • Turnus ne cultive les hommes que pour satisfaire son génie bien- « faisant et accessible, pour les dominer par l'esprit, pour les surpasser en » vertu, pour jouir de cet ascendant que la nature donne à la bonté sur les cœurs. i< n est amoureux de Tempire que Ton peut acquérir par la raison et par les " séductions de l'éloquence ; sos paroles sont plus aimables que ses bienfaits « môme, et sa haute naissance moins considérée que ses qualités personnelles. >

* Il est remarquable que ce morceau, celui de Lentulus qui précède, ef

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