CLÉON,'ou LA Folle ambition
Cléon, dévoré d'ambition, et plus passionné que prudent, a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connaître, et plein de projets chimériques dès l'enfance, il se repaissait de ces songes dans un âge mûr; son naturel ardent et mélancolique ne lui permettait pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenait à peine que les autres hommes pussent être touchés par d'autres biens; et, s'il voyait des gens qui allaient à la campagne dans l'automne pour jouir des présents de la nature, il ne leur enviait ni leur gaîté, ni leur bonne chère, ni leur liberté, ni leurs plaisirs. Pour lui, il ne se promenait point, il ne chassait point, il ne faisait nulle attention au changement des saisons, et le printemps n'avait à ses yeux aucune grâce.. S'il allait quelquefois à la campagne, c'était pendant la plus grande rigueur de l'hiver, afin d'être seul, et de méditer plus profondément quelque chimère. Il était triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies; peu de chose abattait son esprit violent, et les* moindres succès le relevaient. Si quelque lueur de fortune le flattait de loin, alors il devenait plus solitaire, plus distrait et plus taciturne ; il ne dormait plus, il ne mangeait point ; la joie consumait
SUR QUELQUES CARACTÈRES. Ul
ses entrailles, comnie un feu ardent qu'il portait au fond de lui-même. 11 avait cette fierté tendre d'une âme timide, qui ne veut avouer ni sa défaite, ni ses espérances, ni la vanité de ses vœux ; qui dissimule dans un long silence les injures et les faveurs de la fortune, trop faible également pour vaincre et pour produire les agitations de son cœur, et les témérités de son courage'. A cette ambition eflFrénée il joignait quelque humanité et quelque bonté naturelle. Ayant rencontré à Venise un Français» autrefois très-riche, alors misérable et proscrit, le cœur de Cléon fut ému; et, comme il venait de gagner deux cents ducats à un sénateur, il dit en lui-même : // ny a qu'une heure que je navals pas besoin de cet argent, et il le donna aussitôt à ce réfugié, avec des paroles plus touchantes que le bienfait lui-même. Celui-ci, pénétré d'un procédé si généreux, ne pouvait retenir quelques larmes, et il racontait sans déguisement à son bienfaiteur les fautes et les erreurs de sa jeunesse; mais Cléon, qui écoutait en silence, comme quelqu'un qui cherche une ressource à une fortune si déplorable, s'écrie tout à coup, d'un air inspiré : « Auriez-vous le courage de tuer <i un homme, dont la mort importe à l'État et pourrait finir « vos misères?» L'étranger pâlit, et Cléon, qui observait alors son visage : « Je vois bien, mon ami, que la seule « pensée du crime vous effraie; je vous estime plus de (( cette délicatesse dans une si grande adversité, que je cw n'estime toutes les vertus d'un homme heureux. Vous (I êtes humain dans la pauvreté, et vous préférez Finnott cence à la fortune'; allez, vous n'êtes pas si malheureux tt qu'on peut le croire. » En achevant ces mots, il le quitta brusquement, et partit de Venise, sans l'avoir revu, laissant
*■ Add. : • Ainsi, les soucis et les espérances le tenaient également aliéné; « sa cruelle et triste ambition dévorait la fleur de ses jours ; et, dans sa plus « grande jeunesse, si quelqu'un, trompé par son &ge, essayait de le divertir • et d*ouvrir son &me à la joie, il sentait aussitôt en lui je ne sais quelle « humeur chagrine et hautaine, qui inspirait de la retenue, et qui repoussait ■ le plaisir. »
* Vur. : m C» Suédois. ■
* Add. : « Pui-isiez-vous flccliir sa rig icuri »
cet étranger dans une grande incertitude de ses sentiments, qui n'étaient pas même connus de ses plus intimes amis '; car la médiocrité de sa fortune l'ayant obligé de cacher l'éten • due de son ambition et la violence de ses désirs, son sérieux ardent et austère passait pour sagesse, son inquiétude pour curiosité, et sa rêverie opiniâtre pour indifférence, unt les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres*! Tels étaient l'esprit et les sentiments de Cléon. On raconte qu'étant attaqué dans la force de son âge d'une maladie de langueur, et sentant la mort approcher, il se repentit de n'avoir point assez aimé la vertu, qui l'aurait consolé de ses disgrâces, et l'aurait rendu supérieur à sa fortune ; il avoua que l'ambition avait fait de lui, non-seulement le plus malheureux, mais le plus insensé de tous les hommes; qu'il ne regrettait point l'autorité et les richesses que l'aveugle fortune dispense au hasard, qui coûtent des soins, des soucis et des remords; mais qu'il regrettait la bonté, la sincérité, la sagesse, qu il pouvait cultiver sans peine dans la pauvreté, et qui l'auraient suivi jusqu'au tombeau.
A2. — GLODius, ou LE SédiHeux.
(Hodius assemble chez lui une troupe de libertins et de jeunes gens accablés de dettes. Le sénat a fait une loi pour réprimer le luxe de ces jeunes gens et l'énormité des emprunts. Clodius leur dit : « Mes amis, le sénat étend chaque « jour sa tyrannie ; pendant qu'on vous impose un gouver- « nement si dur et si austère, vous flatteriez-vous d'être « libres 7 xMarius a rempli Rome de carnage ; mais, au moins, tf la liberté régnait dans son parti ; Sylla réprima la licence « du bas peuple ; mais il mit les emplois dans les mains les u plus dignes, et il affranchit ses amis du joug des lois.
* Var. : • Ses amis ne pénétraient point le profond secret de «m cosar. • > Dans une autre version de ce Caractère, Vauvenargues i^oute ici, au portrait de Cléon, toutes les qualités d*esprit qu'il a mises ensuite sous le nom iTÉgée (voir plus loin) ; or, si dans la pensée première de Vauvenargues, Egée et Cléon n*éuient qu*un seul et même personnage, et si, comme on n*en peut douter d'ailleurs, Egée n'est autre que Vauvenargtips lui-même, la conclusion est facile à tirer. — G.
« Aujourd'hui, Caton et Cicéron croient rétablir la liberté u en rétablissant les mêmes lois qui la détruisent; ou « plutôt, ils veulent régner à leur tour au nom de ces lois, « et mettre dans la servitude les hommes courageux qu'ils i( appréhendent. On défend aux uns les plaisirs, on ferme (« aux autres les chemins de la fortune; on ôte à tous Tesc( pérance de la gloire, on étouffe enfin toute vigueur et u tout courage sous des chaînes pesantes ' ; et cette servi- « tude de èhaque particulier, on ose la nommer liberté Cl publique I Mes amis, vous ne voulez pas que des hommes « soient vos maîtres; et qu'importe d'être l'esclave des (1 hommes ou des lois, quand les lois sont plus tyran ni* u ques que ceux qui les violent? Est-ce à nous à subir le c( joug de quelques vieillards languissants? Croyez-vous u que la nature fasse les faibles pour l'autorité, et les forts « pour l'obéissance? Les faibles ne sont point à plaindre u dans la dépendance ; mais les forts ne la peuvent subir « sans une insupportable violence. Donnons à ce peuple « quelque exemple qui le réveille; donnons-lui, à notre u tour, des lois douces, déposées dans des mains fermes. « Ne craignez pas de le remuer jusqu'au fond, et n'allez « pas penser que le bonheur des nations dépende de leur u repos : les hommes ne haïssent point d'être agités, et (( l'action leur est aussi bonne que nécessaire. Le repos n'est « que la langueur des corps politiques ; les ambitieux, qui tt donnent le mouvement à ces corps, sont au genre humain u cequ est à chacun de nous la chaleur du sang, qui distribue ' u et retient la vie dans nos membres'. Il n'y a pas d'état « qui dure sous des maîtres sans action et sans vigueur. » Ainsi s'explique Clodius avec ses amis. Quand il est avec des personnes qui l'obligent à plus de retenue, il leur dit
> Var. : « On s'eflbrce d'anéaDtir le courage et l'esprit de touti, en tenant • sous des lois étroites leur génie captif. >
* Var. : « Les ambitieux sont Tàme des corps politiques. » — Add. : « [L*ac- « tivité ne se trouve point dans les caractères modén^s ; le courage pour en- « treprendre n*est pas naturel aux esprits doux; en un inot, il n'appartie it H qu'aux ambitieux de commander. • j
qu'on fait bien de réprimer le vice, mais qu'il faut avoir attention que le remède qu'on y apporte ne soit pas luimême un plus grand mal. « La vertu, dit-il, est aimable « par elle-même ; que sert d'employer la force pour la périt suader? Toute violence est odieuse, quelque juste qu'en « soit le motif. 11 faut faire sentir aux hommes l'erreur des (I plaisirs, les dommages de l'oisiveté , et l'utilité de la <( vertu ; mais, au lieu de contenir le mérite dans des bornes (( étroites, il faut l'animer par l'espérance de la gloire, et « ne point gêner son essor; car, pendant que la nature a « mis tant de diversité dans les esprits, dans les goûts, et (( dans les talents ; pendant que les moyens des hommes « sont divers, et leurs forces inégales, vouloir les renfermer « tous dans la même voie, et les ranger à la même règle, « ce n'est ni savoir gouverner, ni se proportionner aux be- « soins et aux intérêts de la république*. Tous les citoyens (( ne peuvent être sages, et ceux même qui sont nés ver- « tueux ne peuvent avoir toutes les vertus ; est-il juste de « demander le courage à qui montre de l'équité; ou un (( esprit exempt de passion, à qui montre des talents su- « blimes? N'est-on pas trop heureux que les vertus se par- « tagent et se balancent parmi les hommes, et faut-il pré- « tendre qu'un seul les réunisse? Ce n'est pas être aussi « bon qu'on le pense, de vouloir que tous les hommes soient (i bons au même degré ; ce n'est pas être sage, de vouloir « réprimer toutes les folies, et ce n'est pas être humain, de « rendre les vertus trop difficiles, ou de les établir par la (( force. On hait les tyrans qui exigent un culte extérieur (' pour leurs personnes, ou quelque soumission pour leurs « faiblesses ; mais sont-ils moins tyrans, ceux qui veulent (( tenir toutes les passions en captivité, qui contraignent «• tous les plaisirs et tous les goûts; qui, non contents d' opte primer le dehors des hommes, veulent encore opprimer
* Var, : « Voycr. la diversité que la nature a mise entre les hommes : est-il • juste d'assujettir à la môme rfegle tant de différentH caractères? Peut-on « obliger tous les hommes à marclier dans la mùme voie ? »
c( rîDtérieur^ et dominer jusque dans les actions et les pence séesles plus secrètes? Y a-t-il, enfin, quelque humanité « à prosterner la nature humaine sous un joug si rude '? > Tels sont les discours les plus modérés de Glodius; mais s'il se forme un parti dans la république qui ne tend rien moins qu'à sa ruine*, il excite les conjurés à l'avancer, et tâche d'étouffer leurs scrupules ou leurs remords. Il leur dit qu'il faut que tout change, que rien n'est stable, que le mouvement est une fatalité invincible; que les opinions, et les moeurs qui dépendent des opinions , les hommes en place, et les lois qui dépendent des hommes en place, les bornes des États et leur puissance, l'intérêt des États voisins, tout varie nécessairement : «Or, ajoute-t-il, il est « impossible qu'un État où tout varie, et qui voit tout va» (( rier autour de lui, ne change pas à son tour de gouver- « nement; et, de tous ces changements inévitables, il n'y (c en a aucun qui ne se fasse par la force ; car la séduction « et Tartifice ne méritent pas moins ce nom que la violence « déclarée et manifeste. Mes amis, continue-t-il, que tarte dez-vous? que craignez -vous? Allez, l'éloquent l'em- « porte sur le discoureur, le courageux sur le faible, et (c celui qui sait oser de grandes choses sur celui qui n'a ni la « hardiesse de les concevoir, ni la force de les exécuter. « N'appréhendez pas d'ailleurs que le peuple vous manque : « je sais, comme vous, que la coutume est tout, que tout « peuple se fait à sa condition et supporte patiemment les « choses qu'il trouve établies, comme nos esclaves, nés <( dans l'opprobre, portent leurs fers sans murmure ; mais, « si vous abattez la tyrannie, doutez-vous que ce peuple, (( qui baise à présent sa chaîne, ne s'accoutume bientôt de « même à la liberté? Ce peuple est avili; mais, mes amis, « c'est le gouvernement qui forme le caractère des na- « tions; c'est le gouvernement qui a fait autrefois, à Car-
* Prosque toutes cc« idées se retrouvent, au moins en substance , dans les Maximes de Vauvenargues. — G.
* Il faudrait : « Qui ne ttnde à rien moins. — G .
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(( thage tant de marchands, à Athènes tant d'orateurs, à u Lacédémone tant de guerriers ; changez avec moi le nôtre, V et tout sera changé. Si vous osez me croire, nous forme- 0 rons sur les ruines de l'ancienne Rome un État nouveau, (( propre à faire de grands citoyens dans tous les genres, « favorable à tous les plaisirs, secourable à toutes les vertt tus, et surtout indulgent à toutes les passions. Quelle (I vaine prudence pourrait donc arrêter vos dessems et vos u courages ? Graindriez-vous de troubler la paix de la patrie ? ce Quelle paix, qui énerve les cœurs, et qui avilit les âmes f(. dans un misérable esclavage! Estimez-vous tant le repos? « et la guerre est-elle plus onéreuse que la servitude ' ? » Ainsi Clodius met tout en feu par ses discours séditieux, et cause de si grands désordres dans la république, qu'où ne peut y remédier que par sa perte *.