‹ OEuvresChapitre 188 sur 286 · les grands · texte numérisé non relu

les grands

[Les grands remarquent à peine la misère, les mœurs, les talents, les vertus et les vices des autres hommes ; ils

< VauvcDargues dit de même dans sa 2t' Maxime : « La guerre n*est pas « si onéreuse que la servitude. » — G.

* Voilà encore une de ces cAimère« dont se repaisMit Cléoo {voir, plus haut, page 340). Ce morceau, écrit vers 1740, est pTein de siitguliers pressentiments; la voix de la Révolution, qui devait éclater cinquante ans après, et que rien n'annonçait encore, y gronde déjà sourdement. M. Sainte-Beuve, devançant les années, et voulant, par hypothèse, marquer la place probable de Vauvenargues dans la Révolution, l'a mis à côté d'André Chénier ; nous croyons que cette page, presque entièrement inédite, ajoutera à la pensée de l'émineut critique ; il y a ici tel mot qui dépasse de bien loin André Chénier, et qui va presque jusqu'à SaintF-Just. Reconnaissons, d'ailleurs, que le discours de Clodius est plein de force et d'accent. Vauvenargues ne pouvait lire Tite-Livc et Salluste dans leur langue; je ne sais s'il les avait lus dans quelque tniduction; mais on peut dire hardiment que, dans cette harangue, il n'est pas loin d'eux.— G.

' Cette pièce et les trois qui suivent sont d'une couleur plus géuérale, et montrent que Vauvenargues avait la noble curiosité et le coup d'oeil étendu des esprits supérieurs. On remarquera avec quel détachement philosophique le marquis de Vauvenargues parle des gens de qualité, dans un temps où les nobles ne faisaient pas encore bon marché de leur noblesse. On remarquera aus&i les nuances différentes des trois premiers morceaux : Vauvenargues est sévère pour les grands, impitoyable pour les bourgeois ; mais quand il arrive à la peinture de ces hommes déclassés, qui sont le rebut des sociétés, et dont, à ce moment-là, lui seul peut-ùtre s'inquiétait, ou sent que son cœur est ému d'une pitié profonde, en niOmc temps que son esprit est saisi de tristesse et d'étonnement.— G.

SLR QUELQUES CARACTÈRES. 347

sont pour cela trop occupés d'eux-mêmes. Us n'aperçoivent même pas ce qui est sous leurs yeux ; ils ne voient pas audelà de leurs parents, des gens en place, de leurs familiers, de leurs flatteurs, et de leurs domestiques ; le genre humain se renferme pour eux dans ce petit cercle de gens qui leur appartiennent par leur dépendance, ou qui bantent les cours; le reste leur échappe, et ne peut exciter ni leur estime, ni leur compassion, ni même leur curiosité. Surtout, ils détournent leur vue des misérables; comme ils n'ont jamais senti la pauvreté, ni la douleur, ou ils n'y réfléchissent point, où ils craignent d'être obligés d'y réfléchir. Ainsi, ils ont rarement assez d'esprit pour jouir de leur fortune, en la comparant à celle des autres hommes, et ils paraissent eux-niêmes se donner des bornes à plaisir. Ils sont aussi plus sujets à se corrompre, et on en voit peu qui soutiennent les espérances qu'ils avaient pu donner d'abord.^ Quelquesuns, pendant leur jeunesse, ont daigné descendre jusqu'au simple peuple ; la vivacité de leur âme et la chaleur de leur naturel leur faisaient alors surmonter les fiers et injustes préjugés de leur condition ; ils étaient accessibles et populaires; comme on les considérait moins dans le monde, à cause de leur jeune âge, ils recherchaient plus vivement tous les suiTrages, et ne regardaient pas encore la bonté et l'amour des hommes comme inutiles, ou au-dessous d'eux. Mais, à la fin, ils n'ont pu soutenir leur cœur aussi haut que leur rang; ils se sont laissés prendre, à leur tour, par la flatterie et par l'éclat de leur fortune ; à force de voir le mérite, dénué de biens et d'appui, réduit à rechercher leur protection, et à subir le joug pesant de leurs caprices, ils l'ont méprisé jusqu'au point de méconnaître ce qu'ils lui devaient, et les avantages solides qu'ils auraient pu retirer de son commerce; enfin, dès qu'ils ont connu les privilèges de leur condition, ils ont dédaigné la vertu, et ils ont oublié jusqu'aux anciens services de leurs amis malheu* reux.J

AA. — [lA BOURGEOISIE.]

[Il faut vivre avec tous les hommes dont on a besoin, mais c est une erreur de chercher de la raison dans un état plutôt que dans un autre. La fatuité est chez les nobles, la grossièreté dans le peuple, et la bourgeoisie emprunte des deux. Quoi que j'aie pu dire ailleurs des gens du monde, je suis fort éloigné de leur préférer le tiers-état; j'aime mieux une impudence naïve et une légèreté sans bornes, qu'une maladroite et impertinente imitation de ces deux vices. Si j'entre dans une maison bourjgeoise, j'y trouve une vanité plus grossière, un ridicule plus affecté, une ignorance plus profonde, et une conversation plus ennuyeuse ; les femmes y sont ou précieuses, ou sottes, ou csdlletles, ou folles; les hommes y sont impolis, grands parleurs, pesants, et copistes. S'il hante quelque homme de lettres dans une telle maison, on peut s'assurer que c'est un |)édant travesti en petit^mattre ; mais si les véritables gens de lettres n'y sont pas reçus, ou plutôt, s'ils dédaignent de s'y présenter, vous verrez avec quel mépris on parle d'eux. Quelqu'un conte qu'un bel-esprit a été mené à Vincennes; aussitôt, plusieurs femmes disent à la fois que c'est à Bicêtre. On parle d'un poète qui honore son siècle, qui, d'ailleurs, est un homme riche, et qui ne vit point avec la bourgeoisie*; le fils d'un notaire royal dit froidement que c'est un homme qu'il faudrait chasser de Paris, et faire sortir d'une bonne maison par les fenêtres. Là, revivent le vicomte de Jodelet, le marquis de Mascarille, et la comtesse d'Escarbagnas*; le fort de la conversation chez ces bourgeois, c'est de louer des sottises, de répéter de fausses nouvelles, de citer des hommes en place, et surtout de parler des gens de qualité et d'énumérer leurs titres. On fait adroitement entrer dans le discours le nom de tous les grands seigneurs que l'on connaît de vue, et les femmes n'ont

1 II s*agit de Voltaire; l'allusion est évidente. — G. • Personnages de Molière. — G.

point de honte de nommer quelques jeunes gens de la cour qu çlles n'ont jamais aperçus que dans la rue, ou à la promenade. Quelquefois, à propos d'un mariage ou d'un convoi funèbre, on fait la généalogie des grandes maisons; on demande quelle est la sœur du duc de Biron, et, comme les uns prétendent que c'est madame de Bonnac, les autres madame de Bonneval , on s'évertue et l'on s'échauffe làdessus, jusqu'à ce qu'il entre un homme de qualité qui, venant solliciter son rapporteur pour une affaire, met fin à la dispute ; chacun fait un grand salut, personne n'ose plus parler de condition, et les plus glorieux ne disent mot.]

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