‹ OEuvresChapitre 198 sur 286 · LE LECTEUR-AUTEUR · texte numérisé non relu

LE LECTEUR-AUTEUR

Il n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin et de Raphaël ; de même, un lecteur, qui a lui-même écrit, se regarde, sans hésiter, quel qu'il soit, comme le juge souverain de tout écrivain ; il fait plus, il s'en rend partie, et le décrie autant qu'il peut. C'est assez que ce barbouilleur de papier^ ait fait imprimer un petit roman ou quelques vers obscènes, qu'il ait lu le Dictionnaire de Bayle et quelques chapitres de Montaigne, pour qu'il se croie en droit de définir le beau et le sublime, et de prononcer despotiquement ; il juge d'Homère, deDémosthënes, de Newton, de tous les auteurs et de tous les ouvrages qui sont fort au delà de sa portée. S'il y rencontre des opinions qui contrarient ou qui détruisent les siennes, il est bien éloigné de penser qu'il a pu se tiomper toute sa vie; lorsqu'il n'entend pas quelque chose, il déclare que l'auteur est obscur, quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis; il condamne tout un livre sur quelques pensées qu'il n'a pas

< L*aot6ur veut dire que Lysias a encore plus de fortune que d*esprit ; mais cette manière d'exprimer la pensée ne me paraît pas correcte. — S.

< C*est une version nouvelle et plus complète du morceau intitulé, dans les éditions précédentes : Le Critique borné. — G.

» C'est une des injures que Trissotin écliangc avec Vadius. — Molière y les Femmes savantes, acte lïf, sc^ne 5. — G.

SLR OUELQCES CARACTÈRES. 261

comprises, ou dont il n'a pénétré qu'un seul côté. S'il rencontre une réOexion fausse dans Pascal, il ne manque pas de se persuader , sur cç petit avantage, qu'il a le sens plus juste que ce rare esprit, et il se console aisément de n'avoir pas son éloquence'. Pour un mot qui lui paraît bas dans les Oraisons funèbres de Bossuet, et qui n'est peut-être que naïf, il dit que tous les hommes ont mal jugé de cet orateur, et il s'étonne qu'ils soient dupes de sa réputation. Si pourtant on lui parle d'un auteur modenie, il le ravale par la comparaison qu'il en fait avec les mêmes auteurs qu'il a critiqués, et il ne peut pas croire que la nature puisse encore produire de semblables génies. Cependant, cet bomme, si chagrin et si difficile, ne laisse pas de louer quelquefois, mais c'est afin de contredire ceux qui blâment ; et , d'ailleurs, pour qu'il loue un écrivain, il faut au moins que cet écrivain n'ait jamais rien composé dans son genre. Parce qu'il a ouï dire que Quinault est Je poète des Grâces^ il le croit le plus grand poète qu'il y ait eu , et il assure que Boileau n'était qu'un sot ; il avoue que "Quinault doit quelque chose à Lulti , mais il ne sait pas que ce restaurateur de la musique est plus élevé que le poète; il croit que c'est le poète qui est sublime, et il n'accorde à Lirili que de la noblesse. Lui-même fait des vers et de la musique, que personne ne chante que lui, et, quoiqu'il sache à peine écrire une lettre de bonne année, il a donné a,u public quatre gros volumes de prose, qui ont fait grand tort à son libraire.. C'est un homme qui n'a point un sentiment qui lui appartienne, presque point d'idée saine et développée, et qui, néanmoins, ne passerait pas à un autre auteur la plus petite faute de langage ; on lui parle un idiome étranger, lorsqu'on sort du cercte des principes rebattus dans le monde, et qu'on apprend, en naissant, comme sa langue. Il est persuadé pourtant qu'il sait beaucoup plus qu'on ne

* Var, : a Parce qu*an démêle aujourdliui les erreurs magnifiques de Des- « cartes, quMl n'aurait jamais aperçues de lui-même, il ne manque pas de • se croire Tesprit bion plus juste que ce philosophe. »

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peat loi en apprendre, et il se plaint continaellenient qa*oii ne lui dise rien de nouveau dans les livres; il est ennuyé d'y retnmver toojoars les mêmes choses qu'il a déjà lœs. et cependant il n'a jamais rien la qn^il possède, on dont il aitsajnofiter'.

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