GOTiN, ou LA Fausse grandeui
Cotin 56 pique d'avoir le goût mâle, de n'aimer que les pensées imposantes, et de ne sentir que les grandes choses, parce qu'il est petit et vain. Il affecte de mépriser l'élo-
< Var, : « Car il ne connaît pas les agréments qui peuvent naître d'une » grande solidit(3, unie à la simplicité et à l'élégance. >^
quence de l'expression et même la justesse des pensées, qui, à ce qu'il dit quelquefois, ne sont point essentieUes au sublime; il ignore que le vrai génie ne se caractérise, en quelque sorte, que par l'expression ', qui, seule à peu près, établit les différences entre les écrivains. La seule éloquence qui lui plaise, c'est l'ostentation et l'enflure, et il réclame * ces vers pompeux, dans ces magnifiques tirades qu'on a tant vantées autrefois :
Serments falliicieux, salutaire contrainte, Que m'imposa la force, et qu'accepta ma crainte ; Heureux déguisements d'un immortel courroux. Vains fantômes d'État, évanouissez-vous !
Et vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée, Recours des impuissants, haine dissimulée. Digne vertu des rois, noble secret de cour. Eclatez, il est temps, et voici votre Jour!
Corneille, Rodogunef acte II, se. 1.
Gotin ne se lasse pas d'admirer ces nobles déclamations; mais il n'a point d'attention pour ces vers plus simples et plus grands de la même Cléopàtre :
Il m'imposa des lois, exigea des serments.
Et moi, j'accordai tout, pour obtenir du temps;
Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire ;
J'en obtins.. .
(Scène suivante.)
Tout ce qui n'est pas gigantesque parait petit à Cotin. Il convient qu'il y a de boïmes choses dans Racine, msds il assure que, dans Athaliôf le Grand-Prètre, après avoir instruit Joas de sa naissance, fait une espèce de capucinade, quand il ajoute :
O mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
1 Vauvenargiies entend, d'ordinaire, par expremon, ce que nous entendons par le terme plus général de itylt. — G. *
s Dans le manuscrit on lit il réclame; si l'auteur n'a pas voulu dire f7 déclame, il donnait au verbe récUimer une autre acception que celle reçue de nos Jours. Il lui fait signifier, il dit une seconde fois, il répète. — B. — Nous croyons que Vauvenargucs a dit exactement ce qu'il voulait dire, et qu'il emploie le mot, comme on l'employait sans doute de son temps. On dirait aujourd'hui : U se réclame de ces vers. «— G.
SUK QUELQUES CARACTÈRES. 367
Quo m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, ' Hélas ! vous ignorez le charme empoisonnear ; De l'absolu pouvoir vous ignorez Tiyresse, Et des l&ches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même. Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ; Que s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime : Ainsi, de piège en piège, et d'ablmc en abime, Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté, lis vous feront enfin haïr la vérité.
Vous peindront la vertu sous une affreuse image ; Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage. Promettez sur ce livre, et devant ces témoins. Que Dieu sera toujours le premier de vos soins ; Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge. Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu* pour Juge; Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin. Comme eux, vous fûtes pauvre, et, comme eux, orphelin.
Racine, Aihalie, acte IV, se. 3.
Pour sentir la beauté et la tendresse de tels vers, il faudrait avoir des entrailles ; mais l'heureux Gotiu n'a point d'âme, et met la grandeur dans l'esprit ; il sait admirer des sen* tences et des antithèses , même hors de leur place; mais il ne connaît ni la force, ni les mouvements des passions, ni leur désordre éloquent, ni leurs hardiesses, ni ce sublime simple qui éclaire sans éblouir, et qui saisit d'autant pliis, qu'il cache la hauteur de son essor sous les expressions les plus naturelles. Cependant, la folie de Gotin est de croire qu'il a le goût juste et des connaissances universelles ; il se vante de posséder toutes les littératures* et il fait des parallèles d'auteurs français avec des auteurs étrangers qu'il n'entend point; il veut aussi faire penser qu'il possède toutes les langues; il n'estime pas que quelqu'un qui les ignore puisse avoir l'esprit étendu, et il croirait volontiers qu'Homère savait le latin. Les hommes de ce caractère n'admirent dans un écrivain que l'ostentation et le faste dont ils sont eux-mêmes remplis; trompés par de fausses lueurs et par la sécheresse de leur cœur, ils n'ont point
d* égard au pouvoir et au charme du sentiment. Ils chargent leur mémoire d'un amas de connaissances inutiles; ils confondent l'érudition et l'étalage avec l'étendue du génie, et ils aiment les sciences abstraites , parce qu'elles sont épineuses et supposent un esprit profond. Partisans, par vanité, de tous les arts, ils parlent avec la même emphase d'un statuaire, qu'ils pourraient parler de Milton ; tous ceux qui ont excellé dans quelque genre, reçoivent de leur bouche les mêmes éloges; et, si le métier de danseur s'élevait au rang des beaux-arts, ils diraient de quelque sauteur : ce grandhommCt ce grand génie, et ils l'égaleraient à Homère, à Démosthènes et à Voltaire *.