La conscience des mourants calomnie leur vie
137. La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie^.
138. La nature, épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades, et arrête la volubilité de leur esprit ; et ceux qui redoutaient la mort sans péril, la souffrent sans crainte^.
* 130. La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu'à l'amour de la vie ^
likO. On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort ^
lÂl. Il est injuste d'exiger d'une âme atterrée et vaincue parles secousses d'un mal redoutable^, qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenu: 7 Ne serait-il pas plus étrange qu'il fût encore le même homme qu'en pleine santé? Si nous avons la migraine, si nous avons mal dormi, on nous excuse d'être incapables ce jour-là d'application , et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués : refuseronsnous à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête ? et oserons-nous assurer
1 Add. : « Plus tronipease que la raison et ]a nature. »
« [Très-bien. — V.] — Montaigne avait déjà dit {Essais^ livre I", ch. 22) : « Les lois de la conscience, que nous disons naistre de la nature, naissent <i de la coustume.» Ainsi, Vauvenargoes tombe d'accord avec Montaigne, aussi bien qu'avec Voltaire, qui bat des mains; mais J.-J. Rousseau n*est pas loin, qui va déclarer que la conscience est V instinct divin, — G.
^ Montaigne a dit : « La pénitence demande à charger.» — S. — Voir VAvertissetneni, page 373.— G.
4-5-6-7 [Bien. — V.] — Var. : « Nous jugeons de la vie d'une manière trop 9 désintéressée, quand nous sommes forcés de la quitter ; nous n'en pense- < rions pas de même, si nous obtenions d'y rentrer. »
s Var. : [« D'une maladie mortelle. »] Vauvenargues avait le pressentiment de sa fin prochaine. — G.
qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu'il en aura manqué à l'agonie?
1&2. Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir '.
lis. La pensée de la mort nous trompe» car eUe nous fait oublier de vivre •.
ikh. Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète; mais si quelque importun me rend visite, et m'empêche de sortir ou de m'habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m' ennuyer une demi-heure.
165. La plus fausse de toutes les philosopbies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté, l'abandon et l'oubli d'euxmêmes ',
166. Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance M
147. Personne ne dit le matin : Un jour estbientftt passé, attendons la nuit; au contraire, on rêve, la veille, à ce que l'on fera le lendemain^ On serait bien marri ^ de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux ; on n'oserait même laisser au hasard la disposition de quelques heures, et Ton a raison; car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : Si la mort finit tout, pourquoi se donner tant de soins? Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir; c'est-à-dire : Nous sommes bien fous de ne pas
i-< [Très-bien.— V.]— Voir ^Averti«em«l^ page 373. —G.
«-» [Tpfei-bien. — V.]
5 Cette eipression, actuellement de peu d'usage, s'employait encore au milieu du dix-huitiëme siècle. — S. — La l'* édition donnât : fâché; mais Vauvenargues a remplacé le mot, à cause de fâcheuXt qui suit. — G.
ET IIAXIMES. 38$)
commettre au hasard nos destinées, et de pourvoir à Fintervalle qui est entre nous et la mort.
1Â8. Ni le dégoût n*est une marque de santé, ni l'appétit n'est une maladie; mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps; mais on juge de l'âme sur d'autres principes : on suppose qu'une âme forte est celle qui est exempte de passions; et, comme la jeunesse est plus ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre; et on place la force de l'homme dans sa décadence '•
149. L'esprit est l'œil de l'âme, non sa force ; sa force est dans le cœur, c'est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. SuQit-il d'avoir la vue bonne pour marcher? ne faut-il pas enccJre avoir des pieds, et la volonté avec la puissance de les remuer • ?
150. La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduu^ ^
151. Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l'esprit^»»
152. Si les hommes n'avaient pas aimé la gloire, ils n'avaient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter^.
155. Aurions-nous cultivé les arts sans les passions? et la réflexion, toute seule, nous aurait-elle fait connaître nos ressources, nos besoins, et notre industrie?
15A. Les passions ont appris aux hommes la raison^.
*-« [Bien. — V.] — Rapprochez ces deux Maximes et les cinq qui suivent, des 123-135' qui précèdent — G.
* Var, : «S'affaiblit tai-mème, et trompe, par son imprudence, les sages « précautions de la nature. > — Voir la note de la Maxime 123*. — G.
4.6.6 [Bien. — V.] — Cette dernière Maxime, un peu obscure, a besoin d*ôtre édaircie par celle qui suit. L*autenr a toulu dire, ce semble, que co
155. Dans l'enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers, le sentiment a toujours précédé la réflexion et en a été le premier maître '•
156. Qui considérera la vie d'un seul homme, y trouvera toute l'histoire du genre humain, que la science et Fexpérience n'ont pu rendre bon *.
157. S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public \
158. Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards 4.
1 59. Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver *.
160. Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres, est qu'ils veulent leur bien.
161. 11 est injuste d'exiger des hommes qu'ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.
162. Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude.
sont les passions qui, en portant Tesprit de l'homme sur un plus grand nombre d*objets, et en augmentant la somme de ses idées, lui fournissent les matériaux de la réflexion, qui est le chemin de la raison. Cela se rapporte à ce qu'il dit ailleurs, que les panions fertilisent Vesprit. — S. — L'auteur n*a pas voulu dire seulement que les passions mènent à la raison. U soutient trèi^lairement que la raison ne serait rien sans les passions. — G.
i.«-s [Bien. — V.] — Var. : « Aidons-nous des maurais motifs, pour nous « fortifier dans les bons desseins. » — (Voir la &* note de la page 53.) — G.
* [Commun. — V.]
5 [Asseî bien. — V.] — Voltaire nous paraît ici un peu sévère ; nous l'avons remarqué dans notre Eloge, et nous aurons lieu de le remarquer encore; il n'a fait grâce à aucune image, et, sous ce chef, il a fait retrancher à Vauvenargues quelques-unes de ses plus belles Maximes. ^ G.
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