‹ OEuvresChapitre 23 sur 286 · DU GOUT · texte numérisé non relu

DU GOUT

Le goût est une aptitude à bien juger des objets du sentiment. Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût; il faut avoir aussi de la pénétration, parce que c'est l'intelligence qui remue le sentiment '. Ce que l'esprit ne pénètre

* [ Ce qui regarde Tesprit des conversations, et ce qu*on appelle le ton du monde, est d*un homme qui Ta bien connu. — La H. ]

* J*ai regret à noter que Vauvenargues, ici, et danslc^deux lignes qui sai-

qu'avec peine ne va pas souvent jusqu'au cœur, ou n'y fait qu'une impression faible ; c'est là ce qui fait que les choses qu'on ne peut sabir d'un coup d'œil ne sont point du ressort du goût.

Le bon goût consiste dans un sentiment de la belle nature; ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent avoir le goût juste.

Toute vérité peut entrer dans un livre de réflexion; mais dans les ouvrages de goût ', nous aimons que la vérité soit puisée dans la nature; nous ne voulons pas d'hypothèses ; tout ce qui n'est qu'ingénieux est contre les règles du goûf.

Gomme il y a des degrés et des parties difiérentes dans l'esprit, il y en a de même dans le goût. Notre goût peut, je crois, s'étendre autant que notre intelligence; mais il est diflBcile qu'il passe au delà. Cependant ceux qui ont une sorte de talent, se croient presque toujours un goût universel; ce qui les porte quelquefois jusqu'à juger des choses qui leur sont les plus étrangères. Mais cette présomption, qu'on pourrait supporter, dans les hommes qui ont des talents, se remarque aussi parmi ceux qui raisonnent des talents, et qui ont une teinture superiicielle des règles du goût, dont ils font des applications tout à fait extraordi* naires '. C'est dans les grandes villes, plus que dans les autres, qu'on peut observer ce que je dis : elles sont peuplées

vent, contredit sa fameuse maxime : < Les grandes pensées viennent da cœur. » Dans la maxime, c'est le sentiment qui prévient Yintelligence, qui la remue^ et la pensée va du cœur à l'esprit; ici, au contraire, elle va de Tesprit au cœur. — G.

* Qu'cstrce que îe$ ouvrages de goût f Sont-ce les ouvrages dont le goût seul doit Juger? Mais il y en a de plusieurs sortes : pourquoi œ qui n>st qu'ingénieux en doit-il être banni ? Ce qui n'est qu'ingénieux n'est pas vrai, et ce qui n'est pas vrai, n'est bon nulle part; et où est la vérité qui ne soit pas puisée dans la nature f Toute cette pensée ne parait pas nette. — s.

< [L'auteur va beaucoup trop loin: tout ce qui n'est qu'ingénieux là où il faut plus que de l'esprit, ou autre chose que do l'esprit, est contraire au goût; dans tout autre cas, et il y en a beaucoup, la maxime de l'auteur n'est nullement vraie. — La H.]

» [Comment a-t-on pu voir si bien, étant si jeune î — V.]

de ces hommes suffisants qui ont assez d'éducation et d'ha* bitude du monde pour parler des choses qu'ils n'entendent point : aussi sont-elles le théâtre des plus impertinentes décisions ; et c'est ]à que l'on verra mettre à côté des meilleurs ouvrages, une fade compilation des traits les plus brillants de morale et de goût, mêlés à de vieilles chansons et à d'autres extravagances, avec un style si bourgeois et si ridicule que cela fait mal au cœur.

Je crois que l'on peut dire, sans témérité, que le goût du grand nombre n'est pas juste : le cours déshonorant de tant d'ouvrages ridicules en est une preuve sensible. Ces écrits, il est vrai, ne se soutiennent pas ; mais ceux qui les remplacent ne sont pas formés sur un meilleur modèle : l'inconstance apparente du public ne tombe que sur les auteurs. Gela vient de ce que les choses ne fout d'impression sur nous que selon la proportion qu'elles ont avec notre esprit; tout ce qui est hors de notre sphère nous échappe, le bas, le naïf, le sublime, etc. Il est vrai que les habiles réforment nos jugements; mais ils ne peuvent changer notre goût, parce que l'âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions ; ce que l'on ne sent pas d'abord, on ne le sent pas par degrés, comme l'on fait en jugeant '. De là vient qu'on voit des ouvrages critiqués du peuple, qui ne lui en plaisent pas moins ; car il ne les critique que par réflexion, et les goûte par sentiment. Que les jugements du public, épurés par le temps et par les maîtres, soient donc, si l'on veut, infaillibles ; mais distinguons-les de son goût, qui parait toujours récusable.

Je finis ces observations : on demande, depuis longtemps, s'il est possible de rendre raison des matières de sentiment : tous avouent que le sentiment ne peut se con-

^ ]1 y a, je crois, beaucoup de gens capables de sentir par degrés ou lorsqu'on les en avertit, des choses quMls n'avaient pas senties d*abord. Mais cela est vrai des beautés plutôt que des défauts. On n'est jamais choqué du défaut qui n'a pas choqué d'abord ; mais on peut, à force de réflexion , se transporter pour des beautés qu'on n'avait pas senties d'abord, parce qu*on n'avait pa en embrasser d'un coup d'œil tout le mérite. — S.

naître que par expérience ; mais il est donné aux habiles d'expliquer sans peine les causes cachées qui 1* excitent. Cependant bien des gens de goût n'ont pas cette facilitéi et nombre de dissertateurs qui raisonnent à l'infini, manquent du sentiment, qui est la base des justes nolions sur le goût.

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