DU LANGAGE ET DE l'ÉLOQDENCE
On peut dire en général de l'expression , qu'elle répond à la nature des idées et par conséquent aux divers carac* tères de l'esprit. Ce serait néanmoins une témérité de juger de tous les hommes par le langage. Il est rare peut-être de trouver une proportion exacte entre le don de penser et celui de s'exprimer. Les termes n'ont pas une liaison nécessaire avec les idées : on veut parler d'un homme qu'on connaît beaucoup, dont le caractère, la figure, le maintien, tout est présent à l'esprit, hors son nom qu'on ne peut rappeler ; de même de beaucoup de choses dont on a des idées fort nettes, mais que l'expression ne suit pas : de là vient que d'habiles gens manquent quelquefois de cette facilité à rendre leurs idées, que des hommes superficiels possèdent avec avantage.
. La précision et la justesse du langage dépendent de la propriété des termes qu'on emploie.
La force ajoute à la justesse et à la brièveté ce qu'elle emprunte du sentiment : elle se caractérise d'ordinaire par le tour de l'expression.
La finesse emploie des termes qui laissent beaucoup à entendre ; la délicatesse cache sous le voile des paroles ce qu'il y a dans les choses de rebutant.
La noblesse a un air aisé, simple, précis, naturel.
Le sublime ajoute à la noblesse une force et une hauteur qui ébranlent l'esprit, qui l'étonnent et le jettent hors de lui-même ; c'est l'expression la plus propre d'un sentiment élevé, ou d'une grande et surprenante idée. On ne peut sentir le sublime d'une idée dans une faible expression ;
mais la magnificence des paroles avec de faibles idées est proprement du pbébus : le sublime veut des pensées élevées, avec des expressions et des tours qui en soient dignes.
L'éloquence embrasse tous les divers caractères de Télocution : peu d'ouvrages sont éloquents ; mais on voit des traits d'éloquence semés dans plusieurs écrits. Il y a une éloquence qui est dans les paroles, qui consiste à rendre aisément et convenablement ce que Ton pense, de quelque nature qu'il soit; c'est là l'éloquence du monde. Il y en a une autre dans les idées mêmes et dans les sentiments ; jointe à celle de l'expression, c'est la véritable. On voit aussi des bommes que le monde écbauffe, et d'auti*es qu'il refroidit. Les premiers ont besoin de la présence des objets ; les autres d'être retirés et abandonnés à eux-mêmes : ceuxlà sont éloquents dans leurs conversations, ceux-ci dans leurs compositions.
Un peu d'imagination et de mémoire, un esprit facile, suffisent pour pailer avec élégance ; mais que de choses entrent dans l'éloquence ! le raisonnement et le sentiment, le naïf et le pathétique, l'ordre et le désordre, la force et la grâce, la douceur et la véhémence, etc. Tout ce qu'on a jamais dit du prix de l'éloquence n'en est qu'une faibleexpression. Elle donne la vie à tout : dans les sciences, dans les affaires, dans la conversation, dans la composition, dans la recherche même des plaisirs, rien ne peut réussir sans elle. Elle se joue des passions des hommes, les émeut, les calme, les pousse et les détermine à son gré : tout cède à sa voix; elle seule enfin est capable de se célébrer dignement.