Lorsque deux auteurs ont également excellé en
< La seconde partie de cette Maxime n*est pas la conclusion immédiate de la première ; ce sont deux pensées simplement Juxtaposées. Vaurenargues déreloppe la seconde dans le morceau Sur l'économie de l'univers (voir p. 218).— €.
s Var. : « La plupart des hommes naissent sérieux ; il y a des plaisants de « génie, mais en petit nombre ; les aytres le deviennent par imitation, et for- « cent la nature, pour suivre la mode. » (Voir le 17' cbap. de V Introduction é la ConnaiMtance de l'Esprit humain^ et le 22' Caractère (Le Rieur). -> G.
5 [Trivial. —V.l
divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égard à la subordination de leurs talents» et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.
211. J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines', qu'il a un grand génie, si ses conséquences sont justes ; mais, s'il conclut mal, je présume qu'il distingue mal les objets, ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'œil tout leur ensemble, et qu'enfin quelque chose manque à l'étendue ou àla profondeur de son esprit^.
212. On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit; car l'une agrandit ses sujets, et l'autre, par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.
213. Quelques exemples, rapportés en peu de mots et à leur place^ donnent plus d'éclat, plus de poids et plus d'autorité aux réflexions ; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité dii sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui, d'ailleurs, ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves^. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure : il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclu-
< Var. : « Qu'il les voit en grand, si ses conséquences sont Justes ; car, s*il conclut mal, il voit mal, et n'a pas l'esprit étendu.»
* [n a l'esprit étendu, sans Justesse. — V.]
3 Var, : « Rien n'affaiblit plus un discours que de proposer trop d'exemples, « et d'entrer dans trop de détails. Les digressions trop longues, ou trop fré- K quentes. rompent l'unité, et fatiguent, parce que l'esprit ne peut suivre une « trop longue chaîne de faits et de preuves. »
sion'. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocrefil le soin de s'arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple^ qui lit sans objet, sans pénétration, et sans goût.
21A. Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.
216. Savoir bien rapprocher les choses, voilà re$prit juste; le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes'. Ainsi, la justesse parait être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la véritable étendue d'esprit.
216. Un homme qui digère mal, et qui est vorace * , est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.
217. Je n'approuve point la maxime qui veut qu'un kotinite homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et, quelquefois, pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent, ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels; et, enfin, elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit : de tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très -médiocre; et, au
1 C'est le précepte d'Horace : Fesiina ad eventum. ~G. s Var. : « Le don de rapprocher beaucoup de choses, et de grandes choses, c'est l'esprit étendu : de là, Pexclusian naturelle de tout espiit faux, » s Var. : * C'est l'image de beaucoup^ d'esprits. >
contraire, des esprits très-vastes, qui savaient fort peu. Ni Fignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie '•
218. La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire : les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur \
219. Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines ' ; mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever audessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux , que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre
> Var. : « C'est une maxime frivole que celle qu*on adopte depuis si long- «c temps : qu'il faut qu*un honnête homme sache un peu de tout. On peut sa- « voir superficiellement beaucoup de choses, et avoir l'esprit fort petit ; et on
• voit, au contraire, de très-grandes &mes, qui savent très-peu. U faut ignorer « de bon cœur ce que la nature n'a pas mis dans l'étendue de notre génie. On
< ne sait utilement que ce qu'on possède parfaitement ; le reste ne nous sert
< qu'à satisfaire une vanité puérile. Ceux même qui ont l'esprit étendu, s'ils « ne l'ont en même temps juste et modeste, le gâtent par ces connaissances « superficielles, et altèi^t les vérités qu'ils ont acquises ; en sorte qu*on H aimerait mieux qu'ils ne sussent rien, que de savoir tant et si mal. J'en rap- •X porterais des exemples, si les exemples pouvaient nous instruire; mais je le « ferais sans succès. L'ostentation est un écueil inévitable pour les Ames fai- « blés; on ne corrigera jamais les hommes d'apprendre des choses inutiles. »
• — Autre Far. : [u U n'y a aucun esprit qui soit capable de toutes les vérités « et de tous les talents; les bornes des plus beaux génies sont étroites, et, « lorsqu'ils en veulent sortir, ils s'égarent, et montrent leur faible. U n*y a «< aucune science qui ne soit, à elle seule, plus vaste. que l'esprit humain ; il << n'y en a donc aucune qui> ne puisse occuper et absorber Tesprit le plus « étendu. C'est à ceux qui sont incapables de rien approfondir qu'il appar- M tient d'efOeuier tous les objets ; mais, quand on se sent en état d'embras- « ser et de posséder parfaitement quelque science ou quelque art, c'est une
• vanité bien puérile d'abandonner son talent, pour donner à un esprit très« « limité une grande et faible surface. »]
• [Commun. — V.]
' La !'• édition ajoutait : « Mais nous n'accusons que nos maux. » —G
humain, sans nous compromettre '• Cette vaniié ridicule a rempli les livres des philosophes d*inyectiyes contre la nature. L*homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever, et de se faire restituer toutes ses vertus; car rien n'est stable, et la philosophie a ses modes comme les habits, la musique, l'architecture, etc. •
220. Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour engager les hommes à l'abandonner, et à embrasser l'opinion contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront bientôt pour acquérir une nouvelle gloire; et c'est ce qui fait, en partie, que les plus beaux âëcles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie, ils s'y replongent.
221. Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur ^
< Il est évident que Vauvenargues pense à La Rochefoucauld. — G.
* [Bien. — V.] — Var. : « La philosophie a ses modes comme l'architec- « ture, les habits, la danse, etc. L*homme est maintenant en disgrâce chez les « philosophes, et c'est ^qui le chargera de plus de yices ; mais peut-être est-
• il sur le point de se relever, et de se faire restituer toutes ses vertus. > — Autre Var. : « Ce qu'on voit tous les Jours dans le monde est arrivé dans la « morale : l'homme étant tombé dans la disgrâce des philosophes, c'a été à « qui le chargerait de plus de vices. S'il arrive Jamais qu'il se relève de cette « dégradation, et qu'on le remette à la mode, nous lui rendrons à l'envi toutes
• ses vertus, et bien au delà. » — Vauvenargues avait deviné juste et les d'Holbadi et les Lamettrîe vont lui donner prochainement raison. M. Baudrillart remarque à ce sujet : « Oui, Vauvenargues, vous l'avez dit : tous ceux « qui vont venir n'y manqueront pas. Ils vont restituer à l'homme ses vertus,
• et bien au delà ; les philosophes d'en deçà et d'au delà du Rhin ne parle- » ront plus que de rexcellence de la nature humaine ; il semble qu'elle hérite « en un jour de tous les éloges qu'on lui a refusés pendant des siècles; les in- « iures qu'elle reçoit depuis dix-huit cents ans de tous les côtés vont être « bien réparées, et cette reine déchue et réduite en servitude, une fois re-
• placée sur son trôiys, n'aura plus désormais qtie des flatteurs qui la divini- « seront. » — G.
5 [Très-bien. — V.]
222. Ob il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous : la gloire des conquérants a toujours été combattue ; les peuples eh ont toujours souffert^ et ils l'ont toujours respectée.
223« Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée , invective contre le soldat qui passe les nuits de Thiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de la patrie.
22A. Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.
225. Le vice fomente la guerre ; la vertu combat : s'il n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix '.
226. La vigueur d'esprit ou Fadresseontfaitiespremières fortunes : l'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.
227. 11 est faux aue l'égalité soit une loi de la nature : la nature n'a rien fait d'égal; sa loi souveraine est la subordination et la dépendance '.
228. Qu'on tempère comme on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi ».
229. On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude et la fortuné ne peuvent donner.
230. La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition, qu'ils n'ont pas même le courage
«[Breo. — V.|
* Var, : « Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un bcûii a songe ; la loi ne saurs^it égaler les hommes malgré la nature. » — Autre Var. : « La nature n*ayant pas ^galé tous les hommes par le mérite, il sem« « We qu'elle n'a pu ni dû les éiraler par la fortune. » — Egaler pour égalixer, — G.
5 [Bien. — V.]
d'en sortir par tenrs idées; et, si l'on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes.
231. Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.
232. Les sujets font leur cour avec bien plus de goût que les princes ne la reçoivent : il est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.
233. Nous croyons négliger la gloire par pure paresse, tandis que nous prenons des peines infinies pour les plus petits intérêts'.
23â. Nous aimons quelquefois jusqu aux louanges que nous ne croyons pas sincères*.
235^. Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu'elle offense : peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité, et pour la dire.
236. 11 y a des hommes qui, sans y penser ^ se forment une idée de leur figure, qu'ils empruntent du sentiment qui les domine; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau^.
237. Ceux qui n'ont que de Tesprit ont du goût pour les grandes choses, et de la passion pour les petites.