‹ OEuvresChapitre 234 sur 286 · Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu · texte numérisé non relu

Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu

t Var, : « Les chagrins et les Joies de la fortune se taisent à la voix de la • nature, qui, » etc.

«-* [Bien. — V.J

* [Bien. — V.] On lit dans quelques éditions : Le sot t^asioupit et jait la aiesU ; c'est une faute. Les expressions du manuscrit sont fait diète : expressions qui offrent un sens très-précis ; c*est-À-dire, la nourriture du génie ne peut être à l'usage du sot. — B. — Ajoutons que notre leçon est celle, nonseulement du manuscrit, mais aussi des deux éditions originales. — G.

5 [Joli ; mais le philosophe lui-même peut penser ainsi. — V.]

261. Lor9qu*on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.

262. Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir Tintervalle de ces deux extrêmes, et d'embrasser toute la sphère de Tesprit humain '. Le public, au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents, a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque ; et on n*ose les égaler à ces grands hommes qui, s'étant renfermés soigneusement dans un seul et beau caractère*, paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

263. Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.

26A. Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.

265. Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sage e\ le plus éloquent des poètes, pour n'avoir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit; mais je me sens obligé de respecter un génie hardi et fécond , élevé, pénétrant, facile, plein de force, infatigable ; aussi ingénieux et aussi aimable^ dans les ouvrages de pur agré-

I Var. : « Flattés de remplir Tintervalle qui sépare les extrémités, et de H contenter tous les goûts, n

* Var. : « Soigneux de conserver dans tous leurs écrits un caractère plein « de dignité et de noblesse, » elr.

' . Var. : « Aussi vif et ingénieux dans les petites choses, que vrai et pathé- « tique dans les grandes; toujours clair, concis et brillant; philosophe et « poète illustre au sortir de Tenfance ; répandant sur tous ses écrits Té- « datante et forte lumière àe son jugement ; instruit, dans la fleur de son « âge, de toutes les connaissances utiles au genre humain; amateur et Juge

• éclairé de tous les arts ; savant à imiter toute sorte de beautés, par la grande « étendue de son génie, et maître dans les genres les plus opposés. J'admire

• la vivacité de son esprit, sa délicatesse, son érudition, et cette vaste intelli- « gence qui comprend si distinctement tant de faits et d'objets divers. Bien « loin de critiquer ses endroits faibles ou ses fantes, je m'étonne qu'ayant

ment» que vrai et pathétique dans les autred ; d'une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute Véconomie des choses humaines ; à qui nis les ciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni les mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leur histoire, ni leurs langues même, n'ont pu échapper; illustre, en sortant de Tenfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et, bientôt après, par les charmes et par le caractère original, plein de raison, et toujours concis, de sa prose; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et les a fait parler sur nos théâtres avec autant de tendresse que de véhémence ; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation, par l'extrême étendue de son génie, mais n'imitant rien, d'ordinaire, qu'il ne rembellissè; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré des défauts inévitables avec des qualités si rares, et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse» la réputation de sa patrie et la gloire de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

266. Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser ; pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

267. )1 ne faut point juger des hommes par ce qu'ils igikorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent*.

« osé se montrer aoos Uut de faees, on ait si peu de chose à lui reprocher. » — On devine aisément que Toriginal de ce brillant portrait, c*est Voltaire. Voir, page 262, le morceau qui le concerne. — G.

< [Apparemment. — V.] — Var. : « Il ne Taut pas Juger d*un homme par « ce qu'il ignore, mais parce qu'il sait; ce n'est rien d'ignorer beaucoup de < choses, lorsqu'on est capable de les concevoir, et qu'il ne manque que de les c avoir apprises. >

268, On ne doit pas non plus de^nandei* aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre : c'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient jamais [lej droit de lui plaire, surtout si ces ou* vrages peignent les passions'; il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les,meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité, qui manque aux auteurs, ne se trouve point dans nos propres conceptions ; le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion * ; il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

269. Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances, que d'en bien posséder un petit nombre \

270. Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raisonner faux ;

& Var. : & Le but des poètes tragiques est d*émoMVoir; c'est fùre trop d'boo- '• neur à Tesprit humain de croire que des ouvrages irréguliers ne peuvent « produire cet effet. Il n'est pas besoin de tant d'art pour tirer les meilleurs « esprits de leur assiette, et leur ci^cher de grands défauts dans un ouvrage > qui peint les passions. »

* Add. . « Ni imposer aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteîa- « dre-, notre goût se contente à moins. Pourvu qu'il n'y ait pas plus d'irré- « gularités dans un ouvrage que dans nos propres conceptions, rien n*emp6cbc

< qu'il ne puisse plaire, s'il est bon d'ailleurs. N'avons-nous pas des tragédies •( monstrueuses* qui entraînent toujours les suffrages, malgré les critiques, et ( qui sont les délices du peuple, je veux dire de la plus grande partie des u homipes? Je sais que le succès de ces ouvrages prouve moins le génie de « leurs auteurs que la faiblesse de leurs partisans ; c'est aux écrivains déli- <c cats à choisir de meilleurs modèles, et à s'efforcer, dans tous les genres. Ci d'égaler la belle nature ; mais, comme elle n'est pas exempte de défauts,

< toute belle qu'elle parait, nous avons tort d'exiger des auteurs plus qu'elle •( ne peut leur fournir. »

s Cette pensée, les deux qui suivent, et leurs variantes, sont développées dans les Discours sur le Caractère des différents siècles et Suf Us tnosurs du siècle. — G.

* • On peut citer, par exemple, le théâtre de Shakespeare, et «on prodigieux suceës en Angleterre depuis plusieurs siècles, malgré les nombreiues irrégulatités de ses pièces.- {Soie lie Yaurenargues.) — G.

et, plus on voudra les pousser au delà des notions communes, plus OQ les mettra en péril de se tromper.

271. Il n'arrive jamais que la littérature et Tesprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation, qu'on ne voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux-arts, ce qu'on remarque dans les gouvernements populaires, où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent, et nç trouvent des partisans '.

272. L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point» : ce n'est pas étendre la carrière des arts, que d'admettre de mauvais genres; c'est gâter le goût; c'est corrompre le jugement des hommes, qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l'imitation de la nature , et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer, et de s'écarter des anciens modèles.

273. Ce que nous appelons une pensée brillante n'est ordinairement qu'une expression captieuse, qui, à l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erl-eur qui nous étonne.

27i. Qui a le plus a, dit-on, le moins : cela est faux. Le

« Var. : « Toutes les fois que la littérature et Tesprit de raisonnement de- « viendront le partage de toute une nation, il arrivera, comme dans les États « populaires, qu'il n*y aura point de puérilités et de sottises qui ne se pro- * duisent, et ne trouvent des partisans, n— Autre Var. : « Lorsque les réflexions « se multiplient, los erneurS' et les connaissance» augmentent dans la môme « proportion. » — Autre Var, : • Ceux qui viendront après nous sauront peut- « être plus que nous, et ils s*en croiront plus d*esprit; mais seront-ils plus « heureux ou plus sages? Nous-mêmes, qui savons beaucoup, sommes-nous « meilleurs que nos pères, qui savaient si peu? • — Autre Var, : «fl arrivera « peut-être que I» raison humaine se perfectionnera encore beaucoup, et « que ce que nous savons ne sera plus rien ; mais ceux qui pourront nous « passer dans les routes que nous leur ouvrons, et qui s'en croiront plus d'es- « prit, n'en vaudront pas mieux par le cœur, m

* Var, : • Au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts « que d'admettre les mauvais genres ; c'est gâter le goût. Il faut détromper « les hommes des faux plaisirs, pour les faire jouir des véritables ; et, quand tt mî^me on supposerait qu'il n'y a point de faux plaisirs, toujours serait-il « raisonnable de combattre ceux qyi sont dépravés et méprisables, car on ne « peut nier qu'il y en ait de tels. >

roi d'Espagne, tout paissant qu'il est, ne peut rien à Lucques. Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu *.

275. La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents ; les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples , n*ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur âme. II ne parait pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur* : c'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage, et qu'un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires et les occupations tumultuaires de la vie ; au lieu queréloquence se mêle partout, et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiationet de manège, qui forme les hommes d' État et les politiques, etc.

276. C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses : les hommes souffrent avec peine qu on leur ôte ce qu'ils se sont, en quelque sorte, approprié par respérance ;

« [Bien. —V.]

* Add, : [« Cet art, n*ayaDt point de rapport aux occupations ordinaires, et « étaut plus propre à nous détourner de^la fortune et des affaires qu'à nous y 4 servir, demande trop d'application, et absorbe trop Tesprit des hommes qui « sont nés pour l'action. *] — Autre Add. : « Des hommes de ce caractère, qui « portaient si loin leurs idées, n'avaient pas assez de loisir pour un art qui « n'a nul rapport aux occupations ordinaires, et ne s'allie pas aux devoirs et « aux bienséances du monde. Cependant, la plupart ont aimé la poésie et la « musique mûme, qui est une autre sorte de poésie; mais ils regardaient l'une < et l'autre comme un simple délassement, et n'osaient en faire une étude ; « ces sublimes amusements prendraient trop de temps dans la vie de ceux qui » la vouent à l'action. > — Dans la V édition, cette pensée faisait partie d'une série de réflexions que Vauvenargues avait réunies sous ces titres : Sur la vérité et Véloquenee ; De Vart et du goût d'écrire, ei dans lesquelles il semblait occupé de défendre et de Justifier, au moins indirectement, la détermination qu'il avait prisé de se vouer aux lettres; mais, dans la seconde édition, il supprima les deux titres, dissémina quelques pensées dans les Maximes, et réserva les autres pour les Réflexions sur divers s^iets, ou pour les Fragments.^ (Voir entr'autres la 5T Uéflexion ot le \^* Fragment.) — G.

on ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture, *même pour séduii*e. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général» étaient fidèles aux particuliers; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu'on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses ^ Ainsi les grands orateurs, s* il m'est permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux ; s'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail* ; car le mensonge est faible par lui-même; il faut qu'il se cache avec soin ; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux, ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons, au contraire, parce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente, et supérieure à notre art \

277. Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper ; un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots : celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile 4.

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