‹ OEuvresChapitre 235 sur 286 · Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne · texte numérisé non relu

Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne

* Var, : H Ceux qui veulent toujours tromper, ne trompent point. > — Voir la Maxime 97«, page 383. — G.

s Add. : [« Parce quils sont trës-eonvaincus que la vérité est nécessaire à « l'éloquence, dont elle est le but naturel ; ceux qui emploient leurs paroles « pour une autre fin, ne connaissent guère cet art; ils suivent Fombre au lieu « du corps, et s'égarent visiblement »•]

> Vor, : € Ceux qui emploient leurs paroles pour une autre fln que la vérité, 4 ne connaissent pas les principes de l'éloquence. S'ils persuadent quelque* I foÎH les hommes par de simples apparences, qu'ils jugent par ce succès com- « bien la vérité elle*même est éloquente et supérieure à leur art. •

♦ [Beau. — V.] ,

Descartes, Pascal, tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontjûne, Molière, tous poètes pleins de génie ? 11 est donc faux que les qualités dominantes excluent les autres; au contraire, elles les supposent. Je serais très-surpris qu'un grand poète n'eût pas de vives lumières sur la philosophie, au moins morale, et il arrivera très-rarement qu'un vrai philosophe manque totalement d'imagination.

279, Descartes a pu se tromper dans quelques-uns de ses principes, et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement; on aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse '. La grande vanité de ceui qui n'imaginent pas est de se croire seuls judicieux et raisonnables ; ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles de trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom, parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés, sans le savoir, par l'erreur d' autrui ; et lorsqu'ils se trompent de leur chef, ce qui peut arriver souvent, c'est dans les détails et les conséquences; mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.

280. Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent point qu'ils en parlent avec profondeur*. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie , lorsque l'éloquence la rend populaire, et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits

* Var. : [ « Cependant bien des gens médiocres ne croient pas que ce philosophe ■ fftt fort Judicieux, et ils voudraient bien en conclure » que Vimagination^eic]

* Var. : « Les grands hommes parlent si clairement , que les sophistes oe <c s'aperçoivent pas qu'ils pensent profondément. » -> Cette phrase de la 1*^* édition était amphibologique, et c'est pour cela, sans doute, que Vauven argues en a changé la rédaction. — G.

ET MAXIMES. 4f3

fiers et hardis. II9 traitent de superficieUe et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées/ ; ils veulent des définitions, des divisions, des détails, et des arguments \ Si Locke eût rendu vivement en peu de pages, les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient pas osé le compter parmi les philosophes de son siècle.

281. C'est un malheur que les hommes ne puissent, d'ordinaire^ posséder aucun talent, sans avoir quelque envie d'abaisser les autres ^. S'ils ont la finesse, ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence; et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire ^ ; l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs ^.

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