L'esprit n'atteint au grand que par saillies
337. La Bruyère était un grand peintre, et n'était pas peut-être un grand philosophe ; le duc de La Rochefoucauld était philosophe, et n'était pas peintre.
338. [Locke était un grand philosophe, mais abstrait ou diffus, et quelquefois obscur. Son chapitre de la Puissance est plein de ténèbres, de contradictions, et moins propre à faire connaître la vérité qu'à confondre nos idées sur cette matière*.] ^
339. Si quelqu'un trouve un livre obscur, l'auteur ne doit pas se défendre. Osez prouver qu'on a eu tort de ne pas vous entendre, osez justifier vos expressions, on attaquera votre sens : Oui, dira-t-on, je vous entends bien ; mais je ne pouvais pas croire que ce fût là votre pensée.
3&0. [Un bon esprit ne s'arrête pas au sens des paroles, lorsqu'il voit celui de l'auteur.]
3il. [Faites remarquer une pensée dans un ouvrage, on vous répondra qu'elle n'est pas neuve; demandez alors si elle est vraie, vous verrez qu'on n'en saura rien.]
342. [Voulez- vous dire de grandes choses, accoutumezvous d'abord à n'en jamais dire de fausses.]
3A3. Pourquoi appelie-t-on académiqueun discours fleuri, élégant, ingénieux, harmonieux; et non pas un discours vrai et fort, lumineux et simple? Où cultivera-t-on la vraie éloquence, si on l'énervé dans l'Académie ' ?
* Voir la note de la page 206. — G.
' Add. : [«Y a-t-il donc tant de ciioscs qu'on ne puisse dire avec simplicité « et avec force?»]-»- Var. : [« Ce qu'on appelle un discours académique y est, u selon moi, un discours contre les règles de la vraie éloquence. >]
3&A. Ce que bien des gens, aujourd'hui, appellent écrire pesamment) c'est dire uniment la vérité, sans fard, sans plaisanterie et sans trait.
3A5L Un homme écrivait à quelqu'un sur un intérêt capital; il lui parlait avec quelque chaleur, parce qu'il avait envie de le persuistder; il montra sa lettre à un homme de beaucoup d'esprit, mais très-prévenu de la mode : — Et pourquoi, lui dit cet ami, n'avez-vous pas donné à vos raisons un tour plaisant? Je vous conseille de refaire votre lettre.
3A6. On raconte do je né sais quel peuple', qu'il alla consulter un oracle pour s'empêcher de rire dans les délibérations publiques : notre folie n'est pas encore aussi raisonnable que celle de ce peuple *.
347. C'est une chose remarquable que presque tous les poètes se servent dés expressions de Racine, et que Racine n'ait jamais répété ses propres expressions.
3&8. [Nous admirons Corneille, dont les plus grandes beautés sont empruntées de Sénëque et de Lucain que nous n'admirons pas.] «
349. [Je voudrais qu'on me dit si ceux qui savent le latin n'estiment pas Lucain plus grand poète que Corneille.]
360. [Il n'y a point de poète en prose; mais il y a plus de poésie dans Bossuet que 4^ns tous les poèmes de La Motte.]
351. [Comme il y a beaucoup de soldats et peu de braves, on voit aussi beaucoup de versificateurs et presque point de poètes. Les hommes se jettent en foule dans les métiers honorables, sans autre vocation que leur vanité, ou, tout au plus, l'amour de la gloire.]
* Les Tirynthfens, peuplade grecque du Péloponèse. — G. < Parce que ce peuple arait , au moins , conscience de sa folie, puisqu'il voulait en guérir, tandis que nous n*avbns pas conscience de la nôtre. -^ G.
426 RÉFtEXIONS
352. Boileau n'a jugé de Quinault que par ses défauts, et les aoiateurs du poète lyrique n'en jugent que par ses
beautés.
353. La musique de Montéclair' est sublime dans le fameux cbceur de Jephté, mais les paroles de l'abbé Pellegrin ' ne sont que belles. Ce n'est pas de ce que Ton danse autour d'un tombeau à l'Opéra, ou de ce qu'on y meurt en chantant, que je me plains ; il n'y a point de gens raisonnables qui trouvent cela ridicule : mais je suis fâché que les vers soient toujours au-dessous de la musique, et que ce soit du musicien qu'ils empruntent leur principale expression. Voilà le défaut; et lorsque j'entends dire, après cela, que Quinault a porté son genre à la perfection, je m'en étonne; et, quoique je n'aie pas grande connaissance làdessus, je ne puis du tout y souscrire '.
354. Tous ceux qui ont l'esprit conséquent ne l'ont pas juste; ils savent bien tirer des conclusions d'un seul principe, mais ils n'aperçoivent pas toujours tous les principes et lotîtes les faces des choses ; ainsi, ils ne raisonnent que sur un côté, et ils se trompent. Pour avoir l'esprit toujours juste, il ne suffit pas de l'avoir droit, il faut encore l'avoir étendu ; mais il y a peu d'esprits qui voient en grand, et qui, en même temps, sachent conclure : aussi n'y a-t-il rien de plus rare que la véritable justesse. Les uns ont l'esprit conséquent, mais étroit ; ceux-là se trompent sur toutes les choses qui demandent de grandes vues ; les autres em-
* Montéclair (Michel), célèbre musicien, né près de Chaumonten Baasi^y, (^ 1666, montra dès sa plus tendre enfance, de la disposition pour la musique; il reçut les premières leçons de Moreau, maître de chapelle de la catliédrale de Langres. En 1700, il vint à Paris, entra à l'orchestre de TOpéra; il fut le premier qui joua de la contre-basse. D mourut en septembre 1737, suivant Du Tillet, et le 24 mars de la même année, selon Tauteur du Mercure (mars 1738, p. 566). On a de lui plusieurs ouvrages estimés des musiciens; il a mis en musique trois poèmes de Tabbé Pellegrin, et entre autres la tragédie de JephU, représentée en 1731. — B.
* Pellegrin (Simon-Joseph), né à Marseille en 1663, d^abord religieux de Tordre des Servîtes, et depuis abbé de Cluny, mourut le 5 septembre 1745, — B.
> Voir, page 253, le morceau intitulé Quinault, —G.
brassent beaucoup, màisilâ ne tirent pas si bien des conséquences, et tout ce qui demande un esprit droit les met en danger de se perdre '. .
3Ô&. Qu'on examine tous les ridicules, on n'en trouvera presque point qui ne viennent d'une sotte vanité, mi de quelque passi(Hi qui nous aveugle et qui nous fait sortir de notre place; un homme ridicule ne me parait être qu'un homme hors de son véritable caractère et de sa force.
356. Tous les ridicules des hommes ne caractérisent qu'un seul vice, qui est la vanité; et, comme les passions des gens du monde sont subordonnées à ce faible, c'est, apparemment, la raison pourquoi il y a si peu de vérité dans leurs manières, dans leurs mœurs, et dans leurs plaisirs. La vanité est ce qu'il y a de plus naturel dans les hommes, et ce qui les fait sortir le plus souvent de la nature*
357. Les critiques les plus spécieuses ne sont pas^ souvent, raisonnables : Montaigne a repris Gicéron de ce que,' après avoir exécuté de grandes choses pour la république, il voulait encore tirer gloire de son éloquence ; mais Montaigne ne pensait pas que ces grandes choses qu'il loue, Gicéron ne les avait faites que par la parole. ,
358. Est-il vrai que rien ne suffise à l'opinion, et que peu de chose suffise à la nature? Mais l'amour des plaisirs, mais la soif de la gloire, mais l'avidité des richesses, en mi mot, toutes les passions ne sont-elles pas insatiables ? Qui donne Vessor à nos projets, qui borne, ou qui étend nos opinions, sinon la nature? N'est-ce pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature, comme le raisonneipent nous écarte quelquefois de la raison, ou comme l'impétuosité d'une rivière rompt ses digues, et la fait sortir de son lit ' ?
* Rapprochez des 211* et 215* Maximes, pages 307, 398. — G.
* Var. '. [« Peu de chose mffit à la nature y rien à l'opinion : maxime très-
428 RËi^LEXlONS
369. Cadliaa n'ignorait pas les périls d'une conjuration; son courage lui persuada qu'il les surmonterait : l'opinion ne gouverne que les faibles ; mais Te^éraBce trompe les plus grandes âmes.
S60. [Tout à sa raison ; tout arrive comme il doit être ; il n'y a donc rien contre le sentiment ou la nature. Je m'entends^ mais je ne me soucie guère qu'on m'entende.]
361 • 11 ne faut pas, dit-on, qu'une femmç se pique d'esprit, ni un roi d'être éloquent ou de faire des vers, ni un soldat de délicatesse et de civilité, etc. : les vues courtes multiplient les maximes et les lois , parce qu'on est d'autant plus enclin à prescrire des bornes à toutes choses qu'on a l'esprit moins étendu. Mais la nature se joue de nos petites règles ; elle sort de Tenceinté trop étroite de nos opinions, et fait des femmes savantes ou des rois poètes, en dépit de toutes nos entraves.
362. On instruit les enfants à craindre et à obéir ; l'avarice, l'orgueil, ou la timidité des pères, enseignent aux enfants l'économie, Tarrogance, ou la soumission. On les excite encore à être copistes, à quoi ils ne sont déjà que trop enclins; nul ne songe à lesrendre originaux, hardis, indépendants '.
u fausse; l'opinion se contenterait de peu de chose, si la nature n'était iiisa- « tiable. C'est l'opinion qui flatte un négociant qu'il pourra se reposer après « un certain bien acquis, et c'est la nature qui le détrompe, lorsqji'il a amassé « ce^ bien ; c'est l'opinion qui fait croire à un ambitieux qu'il sera heureux « dans tel poste qu'il désire; mais c'est la nature qui le détrompe, lorsqull « y est parvenu; c'est l'opinion qui persuade à un homme amoureux (tu'il tt n'a b^in que de la possession de sa maltresse pour vivre content ; mais « c'est la nature qui lui fait désirer bientôt d'autres conquêtes. Pour parler « plus exactement, c'est la nature qui nous trompe, et qui nous détrompe : tt c'est elle qui bOrne, et qui étend nos opinions; l'opinion est toujours à ses « ordres; que la nature soit contente, l'opinion l'est. Pourquoi avons-nous u tant d'estime pour nous-mêmes, sinon parce que la nature nousladimne?»] * Var» : [ « Les hommes sont trop intéressés et trop impérieux pour ap- « prendre à leurs enfants la générosité et l'indépendance ; ils ne leur appren- « nent qu'à être économes et souples; ils les enivrent des petites choses dont « eux-mêmes sont possédés; il faudrait plutôt cukiver leur caractère propre, « et leur inspirer de n'en Jamais sortir. * j
ET HÂX1M£S. 429
3i63. Si Ton pouvait âoDDeîr aux enfants des mattres de jugement et d'éloquence, comme on leur donne des maîtres dé langues ; si on exerçait moins leur mémoire que leur activité et leur génie; si, au lieu d'émousser la vivacité de leur esprit, on tâchait d'élever l'essor et les raouveihents de leur âme, que n*aurait-on pas lieu d'attendre d'un beau naturel? Mais on ne pense pas que la hardiesse, ou que l'amour de la vérité et de la gloire, soient les vertus qui importent à leur jeunesse ; on ne s'attache, au contraire, qu'à les subjuguer, ^fin de leur apprendre que la dépendance et la souplesse sont les premières lois de leur fortune.
36A. Les enfants n'ont pas d'autre droit à la succession de leur père que celui qu'ils tiennent des lois ; c'est au même titre que la noblesse se perpétue daus les familles : la distinction des Ordres du royaume est une des lois fondamentales de l'État.
365. [Celui qui respecte les lois honore le bonheur de la naissance ; la considération qu'il a pour la noblesse est encore appuyée sur la longue possession où elle est des premiers honpeurs. La possession est le seul titre des choses humaines; les traités et les bornes des États, la fortune des particuliers et la dignité royale elle-même, tout e^t fondé là-dessus. Qui voudrait remonter aux commencements, ne trouverait presque rien qui ne fût matière à contestation : la possession est donc le plus respectable de tou^ les titres, puisqu'elle nous donne la paix. ]
366. [C'est dans notre propre esprit, et non dans les objets extérieurs, que nous apercevons la plupart des choses : les sots ne connaissent presque rien, parce qu'ils sont vides, et que leur cœur est étroit; tnais les grandes âmes trouvent en elles-mêmes un grand nombre de choses extérieures; elles n'ont besoin, ni de lire, ni de voyager, ni d'écouter, ni de travailler, pour découvrir les plus hautes
vérités; elles n'ont qu'à se replier sur elles-mêmes, e^i feuilleter, si cela se peut dire, leurs propres pensées \]