C'est une marque de férocité et de bassesse d'in
1 Var, ; [« Un YÎeillard, qui est devena soard, et qui n'aime plus la mu- « sique, croit s'être guéri d'une erreur, et n*estime plus Tharmonie ; voilà ce « que les liommes appellent juger de sang-froid. »]— Autre Var, :[«Mé- « priser la musique, par défaut d'oreille, dédaigner ce qu'on ne voit point , » nier ce qui échappe à nos sens, me paraît une image assez vive de ce qu'on * appelle avoir du sang-froid.»] — Aiitre Var. : « J'ai connu un vieillard « devenu sourd, qui n'estimait plus la musique, parce qu'il en jugeait alors, « disait^il, sans passion. Voilà, en eflTet, ce que les hommes appellent juger « de sang-froid. •
sulter à un homme dans l'ignominie, s*il est, d'ailleurs, misérable; il n'y a point d'infamie dont la misère ne fasse un objet de pitié pour les &mes tendres.
388. [II y a des hommes en qui l'infamie est plutôt un malheur qu'un vice; l'opprobre est une loi de la pauvreté.]
389. [La honte et l'adversité sont, en quelque sorte, euchaînées Tune à l'autre; la pauvreté fait plus d'opprobres que le vîce.J
390. [La pauvreté humilie les hommes, jusqu'à les faire rougir de leurs vertus.]
391. [Le vice n'exclut pas toujours la vertu dans Un même sujet ; il ne faut pas surtout croire aisément que ce qui est aimable encore, soit vicieux ; il faut, dans ce cas, s'en fier plus au mouvement du cœur qui nous attire, qu'à la raison qui nous détourne '.]
392. J'ai la sévérité en horreur, et ne la crois pas trop utile. Les Romains étaient-ils sévères? N'exila-t-on pas Gicéron, pour avoir fait mourir Lentulus, manifestement convaincu de trahison * ? Le Sénat ne fit-il pas grâce à tous les autres complices de Gatilina ? Ainsi se gouvernait le plus puissant et le plus redoutable peuple de la terre; et nous, petit peuple barbare, nous croyons qu'il n'y a jamais assez de gibets et de supplices ^ !
393. Quelle affreuse vertu que celle qui veut haïr et être haïe, qui rend la sagesse, non pas secourable aux infirmes, mais redoutable aux faibles et aux malheureux ; une vertu qui, présumant follement de soi-même, ignore que tous les
« Voyez les Maximes 122' et 287'. — G.
< Var, : [«Que de formalités pour faire mourir un Romain! Combien de « gens furent convaincus d'avoir trempé dans la conjuration do Gatilina! I Cependant, de tant de complices, le sénat ne punit que Lentulus. ■]
s Rapprochez de la 38' Réflexion (sur la Tolérance), page 96. -> G.
devoirs des hommes sont fondés sur leur faiblesse réci* proque !
394. [Vantez la clémence à un homme sévère : Vous serez égorgé dans votre lit, répondra-t-îl, si la justice n'est pas inexorable. 0 timidité sanguinsdre ! ]
395. [En considérant l'extrême faiblesse des hommes, les incompatibilités de leur fortune avec leur humeur, leurs malheurs toujours plus grands que leurs vices , et leurs vertus toujours moindres que leurs devoirs, je conclus qu'il n'y a de juste que la loi de l'humanité, et que le tempérament de r indulgence.]
396. Les enfants cassent des vitres et brisent des chaises, lorsqu'ils sont hors de la présence de leurs maîtres; les soldats mettent le feu à un camp qu'ils quittent, malgré les défenses du général ; ils aiment à fouler aux pieds l'espérance de la moisson, et à démolir de superbes édifices. Qui les pousse à laisser partout ces longues traces de leur barbarie ? Est-ce seulement le plaisir de détruire ? ou n'est-ce pas plutôt que les âmes faibles attachent à ia destruction une idée d'audace et de puissance?
397. Les soldats s'irritent aussi contre le peuple chez qui ils font la guerre, parce qu'ils ne peuvent le voler assez librement, et que la maraude est punie : tous ceux qui font du mal aux autres hommes les haïssent.
39S. [Lorsqu'on est pénétré de quelque grande vérité et qu'on la sent vivement, il ne faut pas craindre de la dire, quoique d'autres l'aient déjà dite. Toute pensée est neuve, quand l'auteur l'exprime d'une manière qui est à lui.]
399. Il y a beaucoup de choses que nous savons mal, et qu'il est très-bon qu'on redise.
âOO. [Un livre bien neuf et bien original serait celai qui ferait aimer de vieilles vérités.]
- AOl. Quelqu'un a-t-ii dit que, pour peindre avec hardiesse, il fallait surtout être vrai dans un sujet noble, et ne point charger la nature, msds la montrer nue? Si on Fa dit, on peut le redire : car il ne parait pas que les hommes s*en souviennent, et ils ont le goût si gâté, qu*ils nomment hardi, je ne dis pas ce qui est vraisemblable et approche le plus de la vérité, mais ce qui s'en écarte le plus,
A02. La nature a ébauché beaucoup de talents qu^elIe n*a pas daigné finir. Ces faibles semences de génie abusent une jeunesse ardente, qui leur sacrifie les plaisirs et les plus beaux jours de la vie. Je regarde ces jeunes gens comme les femmes qui attendent leur fortune de leur beauté : le mépris et la pauvreté sont la peine sévère de ces espérances. Les hommes ne pardonnent point aux malheureux l'erreur de la gloire.
A03. 11 faut souflnr les critiques écladrées et impartiales qu'on fait des hommes ou des ouvrages les plus estimables : je hais cette chaleur de quelques hommes qui ne peuvent souflrir que l'on sépare, dans ceux qu'ils admirent, les défauts des beautés, et qui veulent tout consacrer '.
A0&. Oserait-on penser de quelques hommes, dont on respecte les noms, et qui ont cultivé leur esprit par un grand usage du monde et par des lectures sans choix, qu'ils nous ont charmés par des grâces qui seront un jour négligées, ou qu'ils nous ont imposé par un mérite qu'on n'a pas toujours jugé digne d'estime? Se parer de beaucoup de connaissances inutiles ou superficielles, aifecter une extrême singularité^ mettre de l'esprit partout et hors de propos, penser peu naturellement et s'exprimer de même, s'appelait autrefois être un pédant *.
< Ici encore, Vauvenaigues pense à Corneille. — Dans l^^divenes éditions cette Maxime finit par une phrase que nous avens supprimée, parce qu*eUe se trouve déjà dans la 25' RéfleJcion^ page 85. — G.
'^ Rapprochez de la 43' Hêpexion^ pafce 100. — G.
A05. [La politique est la plus grande de toutes les sciences.]
AOô. Les vrais politiques connaissent mieux les hommes que ceux qui font métier de la philosophie ; je veux dire qu'ils sont plus vrsds philosophes.
A07. [Laplupart des grands politiques ont un système, comme tous les grands philosophes; cela fait qu'ils sont soutenus dans leur conduite, et qu'ils vont constamment à un même but. Les gens légers méprisent cet esprit de suite, et prétendent qu'il faut se gouverner selon les occurrences; mais l'homme le plus capable de prendre toujours le meilleur parti dans l'occasion, ne manquera pas pour cela de se faire un système, sauf à s'en écarter dans les cas particuliers.]
A08. Ceux qui gouvernent les hommes ont un grand avantage sur ceux qui les instruisent ; car ils ne sont obligés de rendre compte ni de tout, ni à tous; et, si on les blâme au hasard de beaucoup de conduites qu'on ignore, on les loue aussi de bien des sottises peut-être.
A09. 11 est quelquefois plus difficile de gouverner un seul homme qu'un grand peuple.
Al 0. Faut-il s'applaudir de la politique, si son plus grand effort est de faire quelques heureux au prix du repos de tant d'hommes? Et quelle est la sagesse si vantée de ces lois, qui laissent tant de maux inévitables, et procurent si peu de biens ' ?
AH. Si l'on découvrait le secret de proscrire à jamais la guerre, de multiplier le genre humain, et d'assurer à tous les hommes de quoi subsister, combien nos meilleures lois paraitraient-elles ignorantes et barbares !
&12. Il n'y a point de violence ou d'usurpation qui ne
« Voir la Maxime 301». — G,
s'autorise de quelque loi : quand il ne se ferait aucun traité entre les princes, je doute qu'il se fit plus d'injustices '.
A13. Ce que nous honorons du nom de paix n'est proprement qu'une courte trêve, par laquelle le plus faible renonce à ses prétentions, justes ou injustes, jusqu'à ce qu il trouve Foccasion de les faire valoir à main armée.
Alâ. Les empires élevés ou renversés, l'énorme puissance de quelques peuples et la chute de quelques autres, ne sont que les caprices et les jeux de la nature. Ses efforts, et, si on l'ose dire, ses chefs-d'œuvre, sont ce petit nombre de génies qui, de loin en loin, montrés à la terre pour l'éclairer, et souvent négligés pendantleur vie, augmentent d'âge en âge de réputation, après leur mort, et tiennent plus déplace dans le souvenir des hommes que les royaumes qui les ont vus naître, et qui leur disputaient un peu d'estime.
A 15. Plusieurs architectes fameux ayant été employés successivement à élever un temple magnifique, et chacun d'eux ayant travaillé selon son goût et son génie, sans avoir concerté ensemble leur dessein, un jeune homme a jeté les yeux sur ce somptueux édifice, et, moins touché de ses beautés, irrégulières il est vrai, que de ses défauts, il s'est cru longtemps plus habile que tous ces grands maîtres, jusqu'à ce qu'enfin, ayant été lui-même chargé de faire une chapelle dans le temple , il est tombé dans de plus grands défauts que ceux qu'il avait si bien saisis, et napu atteindre au mérite des moindres beautés ^
A16. Un écrivain qui n'a pas le talent de peindre doit éviter sur toutes choses les détails.
h 17. 11 n'y a point de si petits caractères qu'on ne puisse
1 Var, : « Qui a fait les partages de la terre, si ce n'est la force? Toute « Toccupation de la justice est à maintenir les lois de la violence. >
> Védifice dont il s*agit, c*est, sans doute, la philosophie, ou, au moins, la morale. Vauvenargues a rarement employé œ ton d'apologue, assez fréquent dans La Bruyère. — G.
rendre agréables par le coloris ; le FleurUte de La Bruyère en est la preuve.
AÏS. Les auteurs qui se distinguent principalement par le tour et la délicatesse, sont plus tôt usés que les autres.
A19. Le même mérite qui fait copier quelques ouvrages, les fait vieillir.
120, ' Cependant , les ouvrages des grands hommes, si étudiés et si copiés, conservent, malgré le temps, un caractère toujours original : c'est qu'il n'appartient pas aux autres hommes de concevoir et d'exprimer aussi parfaitement les choses même qu'ils savent le mieux. C'est cette manière si vive et si parfaite de concevoir et d'exprimer, qui distingue, dans tous les genres, les hommes de génie, et qui fait que les idées les plus simples et les plus communes, dès qu'ils y ont touché, ne peuvent plus vieillir*.
A2I. Les grands hommes parlent comme la nature, simplement; ils imposent à la fois par leur simplicité, et par leur assurance : ils dogmatisent, et le peuple croit. Ceux qui ne sont ni assez faibles pour subir le joug, ni assez forts pour l'imposer, se rangent volontiers au pyrrhonisme. Quelques ignorants embrassent le doute, parce qu'ils tournent la science en vanité; mais on voit peu d'esprits altiers et décisifs qui s'accommodent de l'incertitude, principalement s'ils sont capables d'imaginer; car ils se rendent amoureux de leurs systèmes, séduits les premiers par leurs propres inventions ^
ft Cette pensée est la suite de la précédente. ^ G.
* Var, : « H semble que la raison, qui se communique aisément et se per* « fectionne quelquefois, devrait perdre d'autant plus vite son lustre et le mé* • rite de la nouveauté. Cependant ceux qui conçoivent les choses dans toute « leur force, et qui poussent la sagacité jusqu'au terme de Tesprit humain, « impriment leur haut caractère dans leurs expressions ; et, comme le reste « des hommes ne peut atteindre la perfection de leurs idées et de leurs dis- « cours, leurs écrits paraissent toujours originaux, pareils à ces chefs^'œu- « vre de sculpture, qui sont depuis tant de siècles sous les yeux de tout le « monde, et que personne ne peut imiter. »
' Add, : [ « Tant il est difflcile de conserver la liberté de son propre espHt,
440 Kf. FLEXION S
A22. Le génie consiste, en tout genre , à concevoir sou objet plus vivement et plus complètement que personne; et de là vient qu'on trouve dans les bons auteurs, quelque chose de si net et de si lumineux, que Ton est d'abord saisi de leurs idées.
A23. Les bonnes maximes sont sujettes à devenir triviales.
A2A. Les hommes aiment les petites peintures, parce qu'elles les vengent des petits défauts dont la société est infectée; ils aiment encore plus le ridicule qu'on jette avec art sur les qualités éminentes qui les blessent. Mais les honnêtes gens méprisent le peintre qui flatte si bassement la jalousie du peuple, ou la sienne propre, et qui fait métier d'avilir tout ce qu'il faudrait respecter '.
&25. La plupart des gens de lettres estiment beaucoup les arts, et nullement la vertu ; ils aiment mieux la statue d'Alexandre que sa générosité* ; Timage des choses les touche, mais l'original les laisse froids. Us ne veulent pas qu'on les traite comme des ouvriers, et ils sont ouvriers jusqu'aux ongles, jusqu'à la moelle des os.
426. [Les grandes et premières règles sont trop hautes pour les hommes, non-seulement dans les beaux-arts et dans les lettres, mais même dans la religion, dans la morale, dans la politique, et dans la pratique de presque tous nos devoirs ; elles sont surtout trop fortes pour les écrivains médiocres , car elles les réduiraient à ne point écrire.]
427. [Qui est-ce qui dit qu'il y a eu autrefois un Horace? Qui est-ce qui croit qu'il y a présentement une reine de Hongrie ? Je lui ferai voir que des philosophes ont nié des choses plus claires. Ce n'est donc pas la preuve qu'un fait
« lorsqu'on a les passions et les talents qui subjuguent Tesprit des antres.*] — Dans les éditions précédentes, cette pensée forme deux Maximes ; elles sont réunies dans le manuscrit que nous avons sous les jeux. — G.
< Rapprochez de la Maxime 286' et de ses variantes. — G.
* Voirie 59' Caractère (Egée, ou le bon Esprit)» — G.
eat obscur, ou qu'un principe est douteux, lorsqu'ils ont été contredits ; on en doit conclure, au contraire, qu'ils sont apparents ; car les gens d'esprit ne s'avisent guère de contester que ce que le reste des hommes croit incontestable.]
A28. [Ceux qui doutent de la certitude des principes devinaient estimer davantage l'élocpience : s'il n'y a point de réalités, les apparences augmentent de prix '.]
A29. Vous croyez que tout est problématique; vous ne voyez rien de certain, et vous n'estimez ni les arts, ni la probité, ni la gloire ; vous croyez cependant devoir écrire, et vous pensez assez mal des hommes pour être persuadé qu'ils voudront, lire des choses inutiles, que vous-même n'estimez point vraies. Votre objet n'est-il pas aussi de les convaincre que vous avez de l'esprit? Il y a donc, du moins, quelque vérité, et vous avez choisi la plus grande et la plus importante pour les hommes : vous leur avez appris que vous aviez plus de délicatesse et plus de subtilité qu eux *. Cest la principale instruction qu'ils peuvent retirer de vos ouvrages ; se lasseront-ils de les lire ?