DU GÉNIE ET DE L* ESPRIT
Je crois qu'il n'y a point de génie sans activité. Je crois que le génie dépend en grande partie de nos passions. Je crois qu'il se forme du concours de beaucoup de différentes qualités et des convenances secrètes de nos inclinations avec nos lumières. Lorsque quelqu'une des conditions né-
cessaires manque, le génie n'est point ou n'est qu'iinparfait, et on lui conteste son nom '.
Ce qui forme donc le génie des négociations, ou celui de la guerre, ou celui de la poésie, etc., ce n'est pas un seul don de la nature, comme on pourrait croire : ce sont plusieurs qualités, soit de l'esprit, soit du cœur, qui sont insé* parablement et intimement réunies. Ainsi, l'imagination, l'enthousiasme, le talent de peindre, ne suffisent pas pour faire un poète : il faut encore qu'il soit né avec une extrême sensibilité pour l'harmonie, avec le génie de sa langue et l'art des vers. Ainsi la prévoyance, la fécondité, la célérité de l'esprit sur les objets militaires, ne formeraient pas un grand capitaine, si la sécurité * dans le péril, la vigueur du corps dans les opérations laborieuses du métier, et enfin une activité infatigable, n'accompagnaient ces autres talents.
C'est la nécessité de ce concours de tant de qualités indépendantes les unes des autres qui fait apparemment que le génie est toujours si rare. Il semble que c'est une espèce de hasard, quand la nature assortit ces divers mérites dans un même homme. Je dirais volontiers qu'il lui en coûte moins pour former un homme d'esprit, parce qu'il n'est pas besoin de mettre entre ses talents cette correspondance que veut le génie. Cependant on rencontre quelquefois des gens d'esprit qui sont plus éclairés que d'assez beaux génies. Mais soit que leurs inclinations partagent leur application, soit que la faiblesse de leur âme les empêche d'employer la force de leur esprit, on voit qu'ils demeurent bien loin après ceux qui mettent toutes
t Ici, dans la première édition, se rencontre un paragraphe supprimé dans la seconde : « Que de qualités différentes concourent dans un beau génie ! € Que manquait-il à H. de Cambrai (Fénelon) pour être un grand poëte, lui « qui avait l'imagination si poétique, un style si harmonieux? > — A quoi Voltaire répond en marge : < Il lui manquait Tart de faire des vers et de ne rien • dire de trop. > ^ G.
* Sécurité, signifiant sûreté, n^est pas ici le mot jaste ; ce serait plutôt intrépidité. — G.
leurs ressources et toute leur activité en œuvre en faveur d'un objet unique.
C'est cette chaleur du génie et cet amour de son objet qui lui donnent d'imaginer et d'inventer sur cet objet même. Ainsi, selon la pente de leur âme et le caractère de leur esprit, les uns ont l'invention de style, les autres celle du raisonnement, ou l'art de former des systèmes.. D'assez grands génies ne paraissent presque avoir eu que l'invention de détail : tel est Montaigne. La Fontaine, avec un génie différent de celui de ce philosophe, est néanmoins un autre exemple de ce que je dis. Descartes, au contraire, avait l'esprit systématique et l'invention de dessein; mais il manquait, je crois, de l'imagination dans l'expression, qui embellit les pensées les plus communes '.
A cette invention du génie est attaché, comme on sait, un caractère original qui tantôt naît des expressions et des sentiments d'un auteur, tantôt de ses plans« de son art, de sa manière d'envisager et d'arranger les objets. Car un homme qui est maîtrisé par la pente de son esprit et par ♦ les impressions particulières et personnelles qu'il reçoit des choses, ne peut ni ne veut dérober son caractère à ceux qui l'épient. Cependant il ne faut pas croire que ce caractère original doive exclure l'art d'imiter : je ne connais point de grands hommes qui n'aient adopté des modèles. Rousseau a imité Marot ; Corneille, Lucain et Sénèque ; Bossuet, les prophètes; Racine, les Grecs et Virgile ; et Montaigne dit quelque part qu'il y a en lui une condition aucunement singeresse et imitatrice. Mais ces grands hommes, en imitant, sont demeurés originaux, parce qu'ils avaient à peu près le même génie que ceux qu'ils prenaient pour modèles ; de sorte qu'ils cultivaient leur propre caractère sous ces maîtres qu'ils consultaient, et qu'ils surpassaient quelquefois : au lieu que ceux qui n'ont que de l'esprit sont toujours de
^ Mais il manquait bien davantage de la justesse d'esprit nécessaire pour faire un bon usage des mathématiques; voilà pourquoi il a dit tant de folies. — V.
faibles copistes des meilleurs modèles, et n'atteignent jamsûs leur art. Preuve incontestable qu'il faut du génie pour bien imiter, et même un génie étendu pour prendre divers caractères : tant s'en faut que l'imitation donne l'exclusion au génie.
J'explique ces petits détails pour rendre ce chapitre plus complet, et non pour instruire les gens de lettres, qui ne peuvent les ignorer. J'ajouterai encore une réflexion en faveur des personnes moins savantes : c'est que le premier avantage du génie est de sentir et de concevoir plus vivement les objets de son ressort, que ces mêmes objets ne sont sentis et aperçus des autres hommes.
A l'égard de l'esprit, je dirai que ce mot n'a d' sabord été inventé que pour signifier en général les différentes qualités que j'ai définies, la justesse, la profondeur, le jugement, etc. Mais parce que nul homme ne peut les rassembler toutes, chacune de ces qualités a prétendu s'approprier exclusivement le nom générique ; d'où sont nées des disputes très-frivoles ; car, au fond, il importe peu que ce soit la vivacité ou la justesse ou telle autre partie de l'esprit qui emporte l'honneur de ce titre. Le nom ne peut rien pour les choses. La question n'est pas de savoir si c'est à l'imagination ou au bon sens qu'appartient le terme d'esprit; le vrai intérêt, c'est de voir laquelle de ces qualités, ou des autres que j'ai nommées, doit nous inspirer [le] plus d'estime. Il n'y en a aucune qui n'ait son utilité, et j'ose dire son agrément. 11 ne serait peut-être pas difficile de juger s'il y en a de plus utiles, ou de plus aimables, ou de plus grandes les unes que les autres ; mais les hommes sont incapables de convenir entre eux du prix des moindres choses ; la différence de leurs intérêts et de leurs lumières maintiendra éternellement la diversité de leurs opinions et la contrariété de leurs maximes.