DE l'invention
Les hommes ne sauraient créer le fond des choses ; ils le modifient. Inventer n'est donc pas. créer la matière de ses inventions, mais lui donner la forme. Un architecte ne fait pas le marbre qu'il emploie à un édifice, il le dispose ;
et ridée de cette disposition, il remprunte encore de différents modèles qa*il fond dans son imagination pour former un nouveau tout. De même un poète ne crée pas les images, de sa poésie ; il les prend dans le sein de la nature, et les applique à différentes choses pour les figurer aux sens : et encore le philosophe; il saisit une vérité souvent ignorée, mais qui existe éternellement, pour la joindre à une autre vérité, et en former un principe. Ainsi se produisent en différents genres les chefs-d'œuvre de la réflexion et de l'imagination. Tous ceux qui ont la vue assez bonne pour lire dans le sein de la nature, y découvrent, selon le caractère de leur esprit, ou le fond et l'enchaînement des vérités que les hommes effleurent, ou l'heureux rapport des images avec les vérités qu'elles embellissent. Les esprits qui ne peuvent pénétrer jusqu'à cette source féconde, ou qui n'ont pas assez de force et de justesse pour lier leurs sensations et leurs idées, donnent des fantômes sans vie, et prouvent plus sensiblement que tous les philosophes, notre impuissance à créer. Je ne blâme pas néanmoins ceux qui se servent de cette expression pour caractériser avec plus de force le don d'inventer; ce que j'ai dit se borne à faire voir que la nature doit être le modèle de nos inventions, et que ceux qui la quittent ou la méconnaissent ne peuvent rien faire de bien.
Savoir après cela pourquoi des hommes quelquefois médiocres excellent à des inventions où des hommes plus éclairés ne peuvent atteindre, c'est là le secret du génie que je vais tâcher d'expliquer.