‹ OEuvresChapitre 33 sur 286 · DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DES PASSIONS

Toutes les passions roulent sur le plaisir et la douleur, comme dit M. Locke : c'en est l'essence et le fond. Nous éprouvons, en naissant, ces deux états : le plaisir, parce qu'il est naturellement attaché à être; la douleur, parce qu'elle tient à être imparfaitement.

Si notre existence était parfaite, nous ne connaîtrions que le plaisir^ Étant imparfaite, nous devons connaître le plaisir et la douleur : or, c'est de l'expérience de ces deux contraires que nous tirons l'idée du bien et du mal. Mais comme le plaisir et la douleur ne viennent pas à tous les hommes par les mêmes choses, ils attachent à divers objets l'idée du bien et du mal, chacun selon son expérience, ses passions, ses opinions, etc. Un y a cependant que deux organes de nos biens et de nos maux : les sens et la réflexion '.

Les impressions qui viennent par les sens sont immédiates * et ne peuvent se définir ; on n'en connaît pas les ressorts ; elles sont l'eifet du rapport qui est entre les choses et nous ; mais ce rapport secret ne nous est pas cotmu.

1 [Il fallait dire : Les sens et la pensée; de plus, la pensée, non plus que la réflexion, n*est dans aucun sens un organe. — La H.]

* [Point du tout; elles ne viennent à Tâme que médiatcinent, c'est-à-dire par Tentremise des sens. Les objets agissent immédiatement sur les sens , et médiatement sur r&me. — La H.]

Les passions qui viennent par l'organe de la réflexion sont moins ignorées. Elles ont leur principe dans Famour de l'être ou de la perfection de l'être, ou dans le sentiment de son imperfection et de son dépérissement. Nous tirons de l'expérience de notre être une idée de grandeur, de plaisir, de puissance, que nous voudrions toujours augmenter ; nous prenons dans l'imperfection de notre être une idée de petitesse, de sujétion, de misère, que nous tâchons d'étouffer ; voilà toutes nos passions. Il y a des hommes en qui le sentiment de l'être est plus fort que celui de leur imperfection ; de là l'enjouement, la douceur, la modération des désirs. Il y en a d'autres en qui le sentiment de leur imperfection est plus vif que celui de l'être; de là l'inquiétude, la mélancolie, etc. De ces deux sentiments unis, c'est-à-dire celui de nos forces et celui de notre misère, naissent les plus grandes passions, parce que le sentiment de nos misères nous pousse à sortir de nous-mêmes, et que le sentiment de nos ressources nous y encourage et nous porte par l'espérance. Mais ceux qui ne sentent que leur misère sans leur force, ne se passionnent jamais autant, car ils n'osent rien espérer ; ni ceux qui ne sentent que leur force sans leur impuissance, car ils ont trop peu à désirer : ainsi il faut un mélange de courage et de faiblesse, de tristesse et de présomption. Or, cela dépend de la chaleur du sang et des esprits; et la réflexion, qui modère les velléités des gens froids, encourage l'ardeur des autres en leur fournissant des ressources qui nourrissent leurs illusions : d'où vient que les passions des hommes d'un esprit profond sont plus opiniâtres et plus invincibles, car ils ne sont pas obligés de s'en distraire, comme le reste des hommes, par épuisement de pensées ; mais leurs réflexions, au contraire, sont un entretien étemel à leurs désirs, qui les échauffe ; et cela explique encore pourquoi ceux qui pensent peu, ou qui ne sauraient penser longtemps de suite sur la même chose, n'ont que l'inconstance en partage.

DE LESPRIT HUMAIN. 29

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