DE LA GAITÉ, DE LA JOIE, DE LA MÉLANCOLIE
Le premier 'degré du sentiment agréable de notre existence est la galté : la joie est un sentiment plus pénétrant. Les hommes enjoués n'étant pas d'ordinaire si ardents que le reste des hommes, ils ne sont peut-être pas capables des plus vives joies ; mais les grandes joies durent peu, et laissent notre âme épuisée.
La galté, plus proportionnée à notre faiblesse que la joie, nous rend confiants et hardis, donne un être et un intérêt aux choses les moins importantes, fait que nous nous plaisons par instinct en nous-mêmes, dans nos possessions, nos entours, notre esprit, notre suffisance. Cette intime sa« tisfaction nous conduit quelquefois à nous estimer nousmêmes, par de très-frivoles endroits; et il me semble que les personnes enjouées sont ordinairement un peu plus vaines que les autres.
D'autre part, les mélancoliques sont ardents, timides, inquiets, et ne se sauvent, la plupart, delà vanité que par l'ambition et l'orgueil *.
2A. — DE l'AMOUR-PROPRE ET DE L* AMOUR DE NOUS-MÊMES ^
L'amour est une complaisance dans l'objet aimé : aimer une chose, c'est se complaire dans sa possession^ sa grâce, son accroissement, craindre sa privation , ses déchéances, etc.
Plusieurs philosophes rapportent généralement à l'amourpropre toutes sortes d'attachements. Ils prétendent qu'on
* l\ faut noter que ce 2« livre traite des Passions, et que la gaité, la joie et Iskfnélaneolie sont desimpies manières d*étre, ce qu'on appellerait, dans un langage plus rigoureux, des affections ovl des impressions, — G.
* Le portrait intitulé Cléon ou la Folle Ambition (voir les Caractères) y n'est que le développement de cette pensée. — G.
s Ce chapitre seul suffirait à la gloire philosophique de Vauvenargues, car c'est là que, par une distinction décisive entre V amour de soi et Vamourpropre, il ruine la théorie de La Rochefoucauld, que bientôt Uelvéti us devait lepreodre et exagérer encore; c'est là que Vauvenargues annonce sa morale, et qu'il relève la nature humaine, lui proposant des Ans plus hautes, en môme temps qa'il constate en elle de plus nobles mobiles. — G.
s'approprie tout ce que Ton aime, qu'on n'y cherche que son plaisir et sa propre satisfaction, qu'on se met soi-même avant tout ; jusque-là qu'ils nient que celui *qui donne sa vie pour un autre le préfère à soi. Ils passent le but en ce point ; car si l'objet de notre amour nous est plus cher sans l'être, que l'être sans l'objet de notre amour, il parait que c'est notre amour qui est notre passion dominante, et non notre individu propre, puisque tout nous échappe avec la vie, le bien que nous nous étions approprié par notre amour, comme notre être véritable. Ils répondent que la passion nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie et celle de l'objet aimé; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre : au moins, ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous paraît plus considérable que celle que nous abandonnons. Or, dès que nous nous regardons comme la moindre partie dans le tout, c'est une préférence manifeste de l'objet aimé '. On peut dire la même chose d'un homme qui, volontairement et de sang-froid, meurt pour la gloire ; la vie imaginaire qu'il achète au prix de son être réel, est une préférence bien incontestable de la gloire, et qui justifie la distinction que quelques écrivains ont mise avec sagesse entre l'amour-propre et l'amour de nous-mêmes '. Ceux-ci conviennent bien que l'amour de nous-mêmes entre dans toutes nos passions ; mais ils distinguent cet amour de l'autre. Avec l'amour de nous-mêmes, disent-ils, on peut chercher hors de soi son bonheur ; on peut s'aimer hors de soi davantage ' que dans son existence propre ; on n'est point à soi-même son unique objet. L'amour-propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bien-être ; il est à lui-même son seul objet et sa seule fin ; de sorte qu'au
* [Fin, profond et juste. — V.J
* Sur l'exemplaiie d'Aix, Voltaire remarque qu'i/ y a deux expressions afigUtises répondant à Vidée de Vauvenargues, mais il ne les indique pas. — Ces deux expressions ne seraient-elles pas self-coneeit et self-love? — G.
3 Davantage^ au Heu de plus. — G.
lieu que les passions qui viennent de Famour de nousmêmes nous donnent aux choses, Tamour-propre veut que les choses se donnent à nous, et se fait le centre de tout. Rien ne caractérise donc Tamour-propre, comme la complaisance qu'on a dans soi-mènje et dans les choses qu'on s'approprie.
L'orgueil est un effet de cette complaisance. Comme on n'estime naturellement les choses qu'autant qu'elles plaisent, et que nous nous plaisons si souvent à nous-*mèmes devant ' toutes choses, de là ces comparaisons toujours injustes, qu'on fait de soi-même à autrui , et qui fondent tout notre orgueil. Mais les prétendus avantages pour lesquels nous nous estimons étant grandement variés, nous les désignons par les noms que nous leur avons rendus propres. L'orgueil qui vient d'une confiance aveugle dans nos forces, nous l'avons nommé présomption ; celui qui s'attache à de pe« tites choses, vanité ; celui qui se fonde sur la naissance, hauteur ; celui qui est courageux, fierté.
Tout ce qu'on ressent de plaisir en s' appropriant quelque chose, richesse, agrément, héritage, etc., et ce qu'on éprouve de peine par la perte des mêmes biens, ou la crainte de quelque mal, la peur, le dépit, la colère, tout cela vient de l'amour-propre. L'amour-propre se mêle à presque tous nos sentiments, ou du moins l'amour de nousmêmes; mais pour prévenir l'embarras que les disputes qu'on a sur ces termes feraient naître, j'use d'expressions synonymes, qui me semblent moins équivoques. Ainsi, je rapporte tous nos sentiments à celui de nos perfections et de notre imperfection : ces deux grands principes nous portent de concert à aimer, estimer, conserver, agrandir et défendre du mal notre frêle existence. C'est la source de tous nos plaisirs et déplaisirs, et la cause féconde des passions qui viennent par l'organe de la réflexion.
Tâchons d'approfondir les principales; nous y suivrons
* Devant, pour avant — G.
plus aisément la trace des petites, qui ne sont que des dépendances et des branches de celles-ci.