‹ OEuvresChapitre 38 sur 286 · DE L* AMOUR DES SCIENCES ET DES LETTRES · texte numérisé non relu

DE L* AMOUR DES SCIENCES ET DES LETTRES

La passion de la gloire et la passion des sciences se ressemblent dans leur principe ; car, elles viennent Tune et Tautre du sentiment de notre vide et de notre imperfection. Mais Tune voudrait se former comme un nouvel être hors dç nous, et l'autre s'attache à étendre et à cultiver notre fonds. Ainsi, la passion de la gloire veut nous agrandir au dehors, et celle des sciences au dedans.

On ne peut avoir l'âme grande, ou l'esprit un peu pénétrant, sans quelque passion pwr les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature ; les sciences, à la vérité. Les arts et les sciences embrassent tout ce qu'il y a dans la pensée de noble ou d'utile ; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné, etc. '.

La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu, c'est- à-dire comme une chose qu'ils ne peuvent ni connaître, ni pratiquer^ ni aimisr \ Personne, néanmoins, n'ignore que les bons livres sont l'essence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances, et le fruit de leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures ; c'est un grand secours.

Deux inconvénients sont à crsdndre dans cette passion :

e mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix, il est

probable que ceux qui s'attachent à des connaissances peu

utiles ne seraient pas propres aux autres; mais l'excès se

peut corriger*

« [Beau. — V.]

s [Très-bien. — V.]— On avait copié cette pensée dans l'Encyclopédie, sans \ en citer Tauteur. Les journalistes de Tréyoux, qui avaient fort loué Touvrage de Vi^vcnargues lorsqu'il parut, firent un crime de cette maxime aux encyclopédistes. — M. [— On peut juger par ce seul passage, si c'est un contempteur de la religion qui en parlerait conmie il parle de la vertu et des lettres, c'estr-àrdire des choses dont il parait, dans tout son livre, faire le plus de cas. — La H.l

DE L'ESPRIT HUMAIN. 3ô

Si nous étions sages, nous nous bornerions à un *petit nombre de connaissances, afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de npus les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement. Un homme qui n'aurait jamais dansé posséderait inutilement les règles de la danse; il en est sans doute de même des métiers d'esprit.

Je dirai bien plus : rarement l'étude est utile lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses; l'une nous apprend à penser, l'autre à agir; l'une à parler, l'autre à écrire;, l'une à disposer nos actions, et l'autre à les rendre faciles. L'usage du monde nous donne encore de penser naturellement, et l'habitude des sciences, de penser profondément.

Par une suite nécessaire de ces vérités, ceux qui sont privés de l'un et l'autre avantage par leur condition fournissent une preuve incontestable de l'indigence naturelle de l'esprit humain. Un vigneron, un couvreur, resserrés dans un petit cercle d'idées très-communes, connaissent à peine les plus grossiers usages de la raison, et n'exercent leur jugement, supposé qu'ils en aient reçu de la nature, que sur des objets très-palpables. Je sais bien que l'éducation ne peut suppléer le génie ; je n'ignore pas que les dons de la nature valeht mieux que les dons de l'art : cependant l'art est nécessaire pour faire fleurir les talents ; un beau naturel négligé ne porte jamais de fruits mûrs. Peut-on regarder comme un bien un génie à peu près stérile? Que servent à un grand seigneur les domaines qu'il laisse en friche? Est-il riche de ces champs incultes?

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