sur l'injustice envers les grands homues
[Avouons l'injustice de notre siècle : s'il est vrai que l'erreur des temps barbares ait été de rendre aux grands hommes un culte superstitieux, il faut convenir en même temps que celle des siècles polis est de se plaire à dégrader ces mêmes hommes, à qui nous devons notre politesse et nos lumières. On ne peut nommer un personnage illustre en aucun genre que la critique n'ait attaqué, et n'attaque encore. Les uns nous apprennent que Virgile était un petit esprit; d'autres regardent en pitié les admirateurs d'Homère; j'en ai vu qui m'ont dit que M. de Turenne manquait de courage, que le cardinal de Richelieu n'était qu'un sot, et le cardinal Hazarin un fourbe sans esprit ^ Il n'y a point d'opinion si extravagante qui ne trouve des partisans. Il y a même des gens qui, sans aucune animosité ni raison particulière, se font une sorte de devoir d'attaquer les grandes réputations, et de mépriser l'autorité des jugements du
* Rapprochez de la 27« Réflexion. •— Vauvenargues n'en est plus an temps où, plein d'espérance, il avait dans la sûreté du mérite (voir les Mmf^es) une foi naiye et enthousiaste; désabusé, il avoue, avec sa sincérité habituelle, le nouvel état de son àme, sans sMnquiéter de la contradiction. — G.
* Cette Réflexion, et la plupart de celles que Ton trouvera entre crochets, sont extraites d'un manuscrit que nous avons en notre possession. C'est un cahier de 2A pages, écrit en entier de la main de Vauvenargues. Presque toutes les pièces en sont inédites, et plusieurs ont un grand intérêt et une grande valeur pour cette biographie intime, prise sur le fait, que nous nous efforçons de dégager à mesure du livre de Vauvenargues. — G.
> [Add, : Bossuet a bien fait, disent-ils, de ne pas écrire plus tard; Molière est venu à propos^ etc. : Je le crois ; car je suis persuadé que si ces grands hommes pouvaient renaître, ceux qui en parlent ainsi seraient du nombre de leurs envieux; j'en juge par les sentiments qu'ils font paraître pour ceux qui soutiennent encore la réputation de notre siècle.]
public, dans la seule pensée peut-être d'affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments, et de peur de juger d'après les autres. Ce que l'envie la plus basse n'aurait osé dire, le désir d'être remarqué le leur fait hasarder avec confiance ; mais ils se trompent dans l'espérance qu'ils ont de se distinguer par ces bizarres sentiments. Je les compare à ces personnes faibles qui, dans la crainte de paraître gouvernées, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils, et suivent follement Leurs fantaisies pour faire un essai de leur liberté. De tout temps il y a eu des hommes que la petitesse de leur esprit a réduits à chercher pour toute gloire de combattre celle des autres, et, quand cette espèce domine, c'est peut-être un signe que le siècle dégénère; car cela n'arrive que dans la disette des grands hommes.]