‹ OEuvresChapitre 77 sur 286 · sur l'impuissance du mérite · texte numérisé non relu

sur l'impuissance du mérite

[Je dirai une chose triste pour tous ceux qui n'ont que ' du mérite sans fortune : rien ne peut remplir l'intervalle que le hasard de la naissance ou des richesses met entre les hommes.

Dès qu'on n'est point préoccupé par les besoins de la vie, ou abruti par les plaisirs, on tend à la fortune ou à la gloire ; c'est presque l' unique fin où se rapportent toutes les actions , toutes les paroles, toutes les études, toutes les veilles et

toutes les agitations des hommes. On cherche jusque dans les livres et dans les belles-lettres le secret de s'élever et de s'établir : si les hommes n'espéraient pas d'emprunter de leurs lectures des maximes et des lumières pour dominer les autres hommes, il y aurait peu de curieux, et les meilleurs ouvrages seraient négligés. Hais ce concours de tous les hommes vers la même fin, cette égale ambition de s'agrandir et de primer qui les dévore, les oppose les uns aux autres, et les rend irréconciliables; de sorte que, tous prétendant aux mêmes biens, la force décide; ceux qui ont plus d'activité, ou plus de sagesse, ou plus de finesse, ou plus de courage et d'opiniâtreté que les autres, l'emportent. Ainsi, la vie n'est qu'un long combat où les hommes se disputent vivement la gloire, les plaisirs, l'autorité et les richesses. Mais il y en a qui apportent au combat des armes plus fortes, et qui sont invincibles par position : tels sont les enfants des grands, ceux qui naissent avec du bien, et déjà respectés du monde par leur qualité. De là vient que le mérite qui est nu, succombe; car aucun talent , aucune vertu, ne sauraient contraindre ceux qui sont pourvus par la fortune à se départir de leurs avantages ; ils se prévalent avec empire des moindres privilèges de leur condition, et il n'est pas permis à la vertu de se mettre en concurrence. Cet ordre est injuste et barbare ; mais il pourrait servir à justifier les misérables, s'ils osaient s'avouer leur impuissance et le désavantage de leur position. Cependant, les hommes, qui ont d'ailleurs tant de vanité, loin de se rendre une raison si naturelle de leur misère et de leur obscurité, y cherchent d'autres causes bien moins vraisemblables; ils accusent je ne sais quelle fatalité personnelle qu'ils n'entendent point, se regardent souvent eux-mêmes comme les complices de leur malheur, et se repentent de ce qu'ils ont fait, comme s'ils voyaient nettement que toute autre conduite leur eût réussi; tant ils ont de peine à se persuader qu'ils ne sont pas nés les maîtres de leur fortune ! Et si l'on use de cette rigueur envers soi-même, combien plus n'y

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estron pas porté envers les autres? De là vient que les malheureux ont toujours tort, et que Ton n'appelle point de leur malheur. Ce que je ne dis point pour détourner les hommes de travailler à leur bonheur, mais pour les consoler de leurs disgrâces.]

f!8. — [la nécessité console dans le bialheur.]

[Quelque parti qu'on puisse prendre dans la vie, il faut s'attendre à être souvent déçu. Les événements nous trompent aussi souvent que nos passions, et il y a si peu de choses qui dépendent de nous, que ce serait une merveille si la plupart des événements n'étaient contre nous. Nous voudrions prendre un parti sûr, et il n'en est aucun de tel, pas même l'oisiveté; car qui nous répond que la fortune respectera notre repos , et ne nous engagera pas malgré nous dans les embarras des affaires? Sans doute, si la grandeur et la gloire étaient des biens qu'on pût acquérir par sa conduite, on serait inconsolable de les avoir manquées; mais quand on a connu par expérience ce que peut la fortune sur la vie des hommes, on s'afflige moins dans l'adversité; on ne se reproche point un malheur inévitable, une destinée injuste et cruelle à laquelle on n'a pu échapper'.]

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