sur les hasards de la fortune
[Pendant que des hommes de génie, épuisant leur santé et leur jeunesse pour élever leur fortune,- languissent dans la
* On Toit dans œ morceau, aussi bien que dans ceux qui précèdent et ceux qui suivent, les douloureuses alternatives de la pensée de Vauvenargués. Partagé entre le regret de sa vie manquée et le désir de ne pas se désavouer, il semble surtout préoccupé de se justifier à ses propres yeux de l'inutilité de ses efforts et de ses espérances, en la mettant au compte de la fortune. Dans ce naufrage de sa. vie, il veut du moins sauver sa foi en luimême, et donner jusqu'au bout raison à sa chère maxime : < Le désespoir est la plus grande de nos erreurs. » — Qu'on lise après cela le Caractère intitulé Cléùn ou la Folle ambition; qu'on remarque ce passage entr'autres : < Il c avait cette fierté tendre d'une àme timide, qui ne veut avouer ni sa défaite, « ni ses espérances, ni la vanité de ses vœux » ; on s'assurera une fois de plus que les pages de Vauvenargues s'éclairent Jes unes par les autres, et que son livre, ainsi que nons l'avons dit, n'est presque d'un bout à l'autre que le testament d'une Ame qui s'interroge et nous rend compte d'elle-mêmfi^ -^ G. ,
pauvreté, et traînent parmi les affronts une existence obscure et violente, des gens sans aucun mérite s'enrichissent en peu d'années par l'invention d'un papier vert, ou d'une nouvelle recette pour conserver la fratcbeur du teint, etc. 11 ne faut pas chercher à imaginer de grandes choses pour s'enrichir : il suffit de connaître le public, et de flatter son avidité insatiable pour les nouveautés et les bagatelles. Tel homme ignorait jusqu'aux premiers principes de son art, qui, par l'usage d'une herbe purgative que le hasard lui a fait connaître, a fait envier sa fortune* aux plus grands hommes de sa profession ; un autre, n'ayant pas assez d'esprit pour se faire connaître par un ouvrage original, avait cultivé obscurément et inutilement les lettres jusqu'à la moitié de son âge, qui, s' étant avisé de traduire un auteur illustre, est parvenu à une espèce de célébrité et de fortune ; un troisième s'était consacré à la prêtrise, et, n'ayant ni les mœurs ni les talents de son état, il est parvenu aux honneurs de l'Église, pour s'être mêlé des affaires du Jansénisme; de même dans toutes les professions. Si vous vous informez de ce qui a fait la fortune de ceux que vous voyez accrédités, on vous répondra que les uns sont parvenus par lé jeu ; d'autres par la protection des femmes, ou par la faveur d'un homme en place dont ils ont servi les plaisirs, ou parla sympathie qui s'est trouvée entre leur âme et celle de quelque grand que le hasard leur a fait connaître; plusieurs par des occasions uniques et qui n'arriveront plus; presque tous contre leur attente. Les petits ressorts font plus de fortunes que les grands, parce qu'ils sont plus aisés à pratiquer ; ceux qui ne savent pas se servir des instruments communs et populaires, et qui s'obstinent à n'employer que de grands moyens, trouvent rarement l'occasion de déployer leurs ressources. Il y en a aussi qui n'ont pas la patience de s'avancer par degrés vers leur objet ; ils voudraient arriver au terme tout à coup; cela ne se peut, et cet empressement les perd. Enfin, il y en a qui sont engagés, par leur éducation et par leur naissance, dans une carrière
pour laquelle la nature ne les a point faits; quelques-uns rompent ces chaînes dont ils sont liés» pour suivre l'attrait de leur génie, et ils prospèrent ; mais les exemples en sont rares, et Ton n'ose imiter cette hardiesse, parce qu'on craint de commettre toute sa fortune à son mérite, quoi que l'on en présume d'ailleurs.]