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d'abord, et il a d'égales admirations pour Alexandre, pour Richelieu et pour Voltaire. Il va plus loin, et tel est son goût pour le mouvemeat et l'action^ que Catilina même ne le rebute pas ; Yauvenargues ne peut se défendre d'une certaine indulgence pour ce génie sai£ vertu, mais non pas sans courage.
C'est dans la carrière des armes qu'il renferme d'abord ses espérances : «c II n'y a pas de gloire achevée, dit-il, sans celle a des armes iy; et cette gloire, qu'il détendra contre Boileau et J.-B. Rousseau, il y prétend : les plus grands noms militaires ne l'effraient ni ne le découragent, et, lorsque parfois sa prudence et sa réflexion réclament contre une espérance rêvée de si loin, il s'assure contre lui-même par ces fières maximes : « Ce qui est « présomption dans les faibles ^ est élévation dans les forts;... (( les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été souc vent la cause des succès extraordinaires; » et il aspire, avec une généreuse audace, à la renommée des Gatinat et des Yillars.
Mais la Providence le réservait à une gloire plus tranquille. Sans parler de quelques mécomptes plus secrets, dont on trouve la trace dans ses derniers écrits S en moins d'une année, la campagne et la retraite de Bohême ont enlevé à Vauvenargues son ami le plus cher, Hippolyte de Seytres, épuisé sa modeste fortune, et détruit sa santé. « Une âme guerrière , dit Bossuet, est <i maîtresse du corps qu'elle anime » ; Tàme de Vauvenargues était faite pour tenter une pareille victoire ; mais son corps avait reçu de telles atteintes, que la lutte même n'était plus possible : il lui faut renoncer à cette carrière toute pleine de promesses, à ces camarades enthousiastes qui lui prédisaient tout haut ce qu'il se prédisait tout bas, à cette gloire enfin que son grandaiMBur mettait au-dessus de toutes les autres. C'est à ce premier coup de la fortune que la fermeté de Vauvenai^es se déclare : la guerre lui échappe, il se tourne vers la diplomatie. Vauvenargues diplomate ! Qu'on ne s'en étonne pas; ce contemplatif a toujours visé à la pratique et au maniement des hommes ; il revient souvent, avec une prédilection marquée, sur certaines qualités diplomati-
* Vne Réflexion, inédite, intitulée Sur les armées irà^présent» donne bien du jour Bur ce point.
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qaes par ess^nee, entre autres^ sur ce qu'il appelle Ifespnt de manége,, qui sert à pénétrer et à rester impénétrable*. Qû^&a ouvre les Maùpimes; on voit qn'il a toute une diplomatie à lui^ et qu'elle eonsiste à dérouter^ à étourdir les habiles par la franchise même et la droiture* Il professe pour certaine habileté vtigaire le plus souverain mépris; la leinte n'esi pas seulement pour lui le moyen le moins digne^ elle est le i^us faible; ausà^ ce n'est pas au plus fin qu^il joue^ c'est au |dus fort, et pour lui la vérité est ta force souveraine.
Vauvenargues, pendant ptés de dçux ans, demande inutilement un emploi. Il ofiRrait cependant a de êervir dans les pays étran^ (( gers sans appointements et sans caractère^ jusqu'à ce qu'on 0 Feût mis à l'épreuve*. » S^ lettres à son colonel. M* de Biron, au Roi et an ministre Amelot, restèrent sans réponse, et, en conscience, on ne saurait s'en étonner : avec sa réserve un peu hautaine, il ne produisait d'autres titres que sa bonne volonté et son courage; le ministre, il faut bien en convenir, ne pouvait deviner une aptitude discrète à ce point, et si peu probable dans un officier de vingt-huit ans^. Vauvenargues se lasse enfin
< Voici un portrait qui. rend au vif cette préoccupation singulière : « Prou fond et adroit; Tfiéophile ne parle pas sans desi^bin, et n'a pas de Tesprit c pour ennuyer. Son esprit perçant et actif a tourné son application du cété u des grandes affaires et de Téloquence solide ; il est siçiple dans ses pa* m rôles, ibais ha^r^i et fort ; il parle, quelquefois, avec une liberté qui ne peut a loi nuireret qui écarte ia défiance de Teftprit d'autmi. U a l'art d'^abiéger « les négociations les plus difficiles , et son génie flexible se pr^ k toute «.sorte de caractères sans quitter le sien; il est l'ami tendre, le père, <c le conseil et te confident de ceux qui l'entourent; on trouve en lui un H honune simple, sans ostentation, familier, populaire; quand on a pu le « voir une heure, on croit le connaître; mais son caractère est de démêler
■ les autres hommes, et de n'en être pas démêlé, n
N*estF«e pas M le Père de tout k l'heure, avec le diplomate de plus?
* Lettre inédite à M. le duc de Blron, colonel du régiment du Roi.
s Vauvenargues le sentait lui-môme, car, en adressant copie de ces diverse» lettres à son ami Saint- Vincens, il lui mandait : « Vous serez peut^^tre sur- « pris de l'idée de ces lettres; j'espérais qu'elles attireraient quelque atten- « tion par leur singularité, et que cela me mettrait peut-être un jour k même « de me faire connaître. Les dioses ont tourné au pis. Je suis touché de tout « cela, comme un homme qui a de l'ambition, et qui se voit borné de tous cOtés ;
■ mais je ne me reproché rien. J'ai toujours fait ce que J'ai pu pour mériter « une fortune moins obscure; je sais de quel œil on regarde l'ambition d^u» « homme qui se fonde sur de tels titres; mais il n'a pas été en moi d'en pro* « duirede meilleurs. * {Lettre inédite.)
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d'attendre; il envoie sa démission à M. de Biroa, et il écrit sa seconde lettre à M. Ametot, morceau admirable , où la fierté du genttlbomme peree sous la dignité contenue de son acœot A ce moment, sans doute^ il écrivait cette maxime inédite et tramip<i* rente : « Si on homme est né avec Tàme haute et courageuse , a Vil est laborieux^ altier, ambitieux, sans bassesse, d'un esprit « profond et caché, j'ose dire qu'il ne lui manque rien pour être a négligé des grands et des gens en place, qui craignent encore « plus que les autres hommes ceux qu'ils ne pourraient domi- « ner. d Le ministre ne lut pas la maxime, mais il lut la lettre; il sentit^ le coup, et lorsque, à cette hauteur d'un homme qui ' aime mieux se démettre de son grade que de risquer* d'y être inutile, il put reconnaître qu'il y avait, en effet, dans ce jeune officier, plus qu'un solliciteur ordinaire; lorsque surtout Voltaire intervint avec cette vivacité passionnée qu'il apportait à ses amitiés comme à ses htfines, lorsqu'il fit voir au piinistre quel homme il veqait de rebuter, lui disant : « Vous savez votre « Démosthènes par cœur y il faut que vous sachiez votre Vauve- « nargues, n Amelot, qui n'était pas seulement habile ministre, mais homme de goût, promit oette fois, et promit sincèrement. Vauvenargues reprend, courage, et, en attendant une vacance, va s'enfermer dans son château solitaire, pour se préparer à son nouveau rôle. Il n'avait pour cela qu'à suivre des travaux déjà commencés, car il avait étudié non-seulement l'histoire, mais le droit public. Il est à supposer même que la carrière des négociations n'était pour lui qu'un acheminement aux affaires intérieures; il voulait être homme d'État; outre quelques confidences éparses dans ses œuvres, on y rencontre un filon d'idées sur les hiSy sur la politique ^ sur les partis^ qui trahit son arrièrepensée; et, pour s'encourager dans cette autre ambition secrète, il se disait à lui-même avec complaisance, que « les grandes € places instruisent proniptement les grands esprits,.., et que les H plus grands minisîj-es ont été ceux que la fortune avait le plus « éloignés du ministère, » (Mofcimes et Réflexions sur divers c: sujets.) Mais il était dans sa destinée d'ouvrir toujours les ailes, et de
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ne pouvoir prendre l'essor. Vauvenargues ne sera pas plus négoeiateor, ou homme d'État, que général d'armée; nn dernier eoup mine à jamais sa santé déjà si diancelante. Il faut savoir l'étendue de ses douleurs pour savoir l'étendue de son courage : dans la retraite de Bohème il avait eu les jambes gelées^ puis des plaies» s'y étaient ouvertes^ et ht petite vérole survient^ qui l'achève. Nonseulement il est défiguré^ mais il est presque aveugle ; le contrecoup de la maladie^ plus terrible que la maladie même, s'est fait sentir à la poitrine^ et une toux trop significative l'avertit de sa mort prochaine. Ya-t-il enfin dése^érer de lui-même? Ëcoutezle^ voyez-le : a Le désespoir ^ s'écrie-t-il^ est la plus grande de « 11^5 erreurs » {Maximes]] et, mettant la main sur sa blessure^ il regarde la mort du même œil qu'il regardait l'ennemi. Je comprends maintenant ce cœur stoique et tendre, dont parle Marmontel dans un de ses meilleurs vers ; je comprends ce cri d'admiration de Voltaire : a Je l'ai toujours vu le plus infortuné des ff hommes, et le plus tranquille. ï> Vauvenargues va mourir; il le sait; mais^ dans le sentiment même de l'énergie qui lui reste quand tout lui manque^ il trouve encore un dédommagement^ et il écrit ces lignes si poignantes et si belles : « Le malheur même ff a ses charmes dans les grandes extrémités; car cette oppo- « sition de la fortune élève un esprit courageux, et lui fait raff masser toutes ses forces qu'il n'employait pas ' ; » et ses dernières forces, il les ramasse pour un suprême effort, une suprême espérance.
Dans le temps même où il ne cherchait son avenir que dans les armes ou dans les affaires, il avait aimé les lettres et les avait cultivées; mais ce qui n'avait été jusque-là que le besoin ou le délassement d'une intelligence naturellement active, devient pour lui im dernier but et un dernier moyen de gloire. On voit la transition dans cette Maxime : a La fortune exige des soins; il faut « être souple, cahaler, n'offenser personne, cacher son secret, et (c même, après tout cela, on n'est sûr de rien. Sans aucun de ces «r artifices, un ouvrage fait de génie remporte de lui-même les
» 10' Conxeii à un Jeune homme.
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« Mdfrages^etfedteinbrasserunmétieroùronpeutaUeràlagloire « par le seul mérite. » Touteflpk^ ce ne fut pas sans peine qù'ii embrassa ce métier y comme il l'appelle. Le temps n'était pas -encore de l'autorité incontestée des gens de lettres, et, en I745,.il n'était pas facile à un gentilhomme de se ranger ouvertement parmi eux. Dans sa famille, dans son entourage, il eut des préjugés à vaincre, et c'est à ces préjugés qu'il répond dans cette Maxime : « Il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. » Encore, malgré l'indépendance et la décision de son caractère, n'ose-i-il signer son livre : la seule édition qu'il en ait donnée a paru sans nom d'auteur.
Ainsi, de mécompte en mécompte, de souffrance en souffrance, Vauvenargues est arrivé à sa dernière épreuve. Deux ans encore il vivra S se hâtant parce qu'il sait que le terme approche, agité au dedans, mais calme au dehors, cachant à tous les douleurs de son corps, et surtout les douleurs de son âme, et laissant un tel souvenir, que ceux qui l'auront connu ne pourront plus parler de lui sans un respectueux attendrissement. ' Je ne saurais mieux finir l'étude de cette vie si triste et si touchante , qu'en rapportant un fait que j'ai recueilli avec joie dans les lettres inédites de Vauvenargues. Il était déjà bien près de sa fin, lorsqu'il apprend l'invasion delà Provence par les Impériaux et le duc de Savoie: son cœur de soldat bondit; il saisit encore une fois son épée, et il écrit à Saint-Y incehs : a Toute la Provence est armée, et je suis « ici, au coin de mon feu. Le mauvais état de ma santé ne me il justifie pas assez, et je devrais être où sont tous les gentiishom-. (( mes de la province. Offrez mes services pour quelque emploi a que cesoity et n'attendez point ma réponse pour agir; je me <i tiendrai heureux et honoré de tout ce que vous ferez pour moi » et en mon nom, »
< n mourut le 2S mû 1747, Agé de moins de trente-deux ans. s Voir les Mémoires de Bfarmonlel, les Leitres de Voltaire, et son Éioge den ogïcien morts dans la guerre de 4741.
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L^homme nous est connu ; il me reste à montrer que l-écrivain a tenu les promesses de Thomme.
Lorsque, en 1745, Vauvenargues quittait la Provence pour lï'y plus retourner, et venait s'établir à Paris, dans la rue du Paon ^ , à rhôtel de Tours , il se produisait dans le monde des lettres un mouvement nouveau. Au siècle précédent, il y avait eu des amitiés vives entre les plus illustres écrivains, mais alors les lettres n'étaient aimées que pour elles-mêmes, et ne recevaient des nobles esprits qui les aimaient ensemble qu'un hommage exclusif et désintéressé. Au dix-buitième siècle, au contraire, .elles ne sont plus à eDes-mémes leur propre but, elles deviennent un moyen, et l'accord des écrivains prend le caractère d'une véritable coalition. Voltaire eât chef; son armée se forme derrière lui, et se prépare à cette guerre au passé dont VEncyclopédie sera bientôt le manifeste. Gomme ces courants d'eau douce qui traversent, dit-on, l'Océan, sans rien prendre de son amertume, Vauvenargues traverserais passions et les luttes contemporaines, sans y rien laisser de son calme et de sa douceur. Dès le premier moment, il se distinguera par la gravité, par la tenue, dans un monde qui en avait souvent trop peu, et, de même que, dans les camps, parmi ses camarades, il avait conservé son caractère propre, il conservera parmi les écrivains d'alors une place à part et respectée. Il imposera à Voltaire lui-même, et l'on ne peut s'é* tonner assez de voir ce jeune homme s'emparer tout d'abord d'un esprit aussi insaisissable et d'une humeur aussi mobile. Voltaire, on peut le dire, n'a reçu de personne. une impression aussi vive> n'a éprouvé pour personne une déférence aussi sincère et aussi tendre. Il ne s'agit pas ici de cette déférence cruellement ironique dont Q usait volontiers à l^égard de certaines médiocrités avides de louang:es; il est clair que Vauvenargues a touché le coeur, en même temps qu'il a étonné l'esprit de ce grand homme. C'est qu'avec son regard si net et si prompt, quand la passion
* Aujourd'hui roe î^rrey, près de l'École de Médecine.
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ae le tmuble pas^ Voltaire avait \u dans ce jeune homme un homme d'élite. En vain Vauvenargues se présente à lui comme un respectueux disciple : Voltaire le traite en maître^ ou du moins en égal; et Voltaire a cinquante ans^ et Vauvenargues n'en a pas trente; Voltaire est au fort de son génie et de sa gloire^ et Vauvenargues^ qui débute à peine dans la carrière^ ne peut se recommander encore que de simples essais littéraires.
Ils se réduisaient à quelques ouvrages assez courts^ où l'imitation domine. Vauvenargues savait peu^ et faisait bon marché du savoir; à la veille de V Encyclopédie , il a plus d'un trait contre les esprits qui se croient universels ou qui voudraient Tétre; « tV M faudrait pluiât, dit-il , corriger les hommes d'apprendre des a .choses inutiles, » Il rappelle volontiers que Socrate savait beaucoup moins que Bayle ou que Fontenelle^ et il en conclut que la science sert de peu. L'antiquité lui était fermée^ et il avait contre le moyen-àge les préventions de son temps ; en sorte que l'esprit humain ne date pour lui que de Montaigne. En effets sa filiation littéraire ne remonte pas plus haut^ et si Ton ajoute que^ dans son siècle^ il n'a guère d'admiration que pour Voltaire, on voit quje ses modèles se réduisent à un petit nombre. Il est vrai que ce sont les meilleurs ^ car c'est Racine, c'est Bossuet, c'est surtout Pascal et Fénelon. Sa méthode, il l'annonce lui-même : M Penser de soi^mcme^ et prendre, s'il se peut^ la manière et le (c tour de ces grands maîtres, »
Dans les lettres comme dans la vie, le premier goût de Vauvenargues est pour l'action ; aussi est-ce l'éloquence qui l'attire d'abord , parce que c'est l'éloquence qui saisit le plus fortement les esprits, et s'empare le plus immédiatement des cœurs. Son principal morceau oratoire, le plus célèbre, c'est V Éloge funèbre d'Hippolyte de Seytres, Vauvenargues avait pour cet ouvrage une prédilection singulière ; il le retouchait sans cesse, et l'envoyait à ses amis de Provence, à Mirabeau, à Monclar, à Saint- Yincens '. C'est qu'il aimait Hippolyte de Seytres comme on aime
• Il y avait alors en Provence, la correspondance inédite de Vaavenargues nous l'apprend, un commerce littéraire entre quelques hommes d'esprit et de goût. Vauvenargues leur adressait ses ouvrages. Le MoDcUtr dont il s'agit n'est
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souvent ks autres^ [Mffce qu'on se reconnaît en eux. De même pajs^ de même naissance, officiers tous deux, tous deux morts avant Tàge, que de tristes et saisissants rapports! Aussi, qu'on regarde de près à ce discours, il est clair que ee n'est pas seulement un ami, mais un idéal , ou plutôt un autre lui-même , que Vauvenargues a perdu. Les qualités étonnantes qu'il attribue à cet enfant de dix-huit ans dépassent trop évidemment la portée de cet âge, les traits de cette ftgure sont trop fermes et trop virils^ pour que Vauvenargues ne l'ait pas agrandie ou complétée, en empruntant à la sienne. Cependant , malgré son goût pour cet ouvrage, et malgré quelques parties fortes et touchantes, il faut avouer que les proportions du simple éloge y sont dépassées, et que celles de l'oraison funèbre ne sont pas atteintes.
Hippolyte de Seytres a mieux inspiré Vauvenargues dans les Discours sur la Gloire, sur les Plaisirs^ et surtout dans les Conseils à un Jeune homme; car c'est à lui que ces diverses pièces étaient adressées. Toute sa morale est en germe dans ces pages; mais, à ne les regarder qu'au point de vue littéraire, on peut dire qu'elles comptent parmi les meilleures de Vauvenargues. Ces dis* cours sont des entretiens, et l'on aime à s'imaginer qu'il parlait ainsi, sur ce ton à la fois grave et pénétrant, calme et doucement échauffé. Les Conseils à un Jeune homme donnent peut^tre l'idée la plus complète de Vauvenargues , et, malgré quelques incorrections insignifiantes, peuvent se ranger parmi les morceaux les plus achevés de notre langue. Parler comme Fénelon était son idéal , et, nulle part, il n'en est plus près. Là, se retrouvent ces ennénités et ces grâces qui le charmaient dans son maître, avec je ne sais quoi de plus jeune, de plus passionné et de plus fier.
Le principal intérêt des discours sur le Caractère des différents nécfej,et sur les Mmurs du siècle ^ c'est que Vauvenargues y répond d'avance aux prochains paradoxes de J.-J. Rousseau. Rousseau va soutenir que les arts ont suscité les vices : « Non, dit Vauve-
aatre que l'adversaire des Jésuites, dont le nom est devenu inséparable de criai de La Chalotids. Quant à Mirabeau^ c'est Téconomiste, le père du grand orateur. Dagueaseaa faisait si grand cas de If onclar^ qu'il l'appelait Vami in bien, et Mirabeau faisait si grand cas de lui-même, qu'il s'appelait Vami des nontmes»
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« nargues; seuliiiieiit ils n'y remédient fa&, et les arts ne sont « ni si pernicieux^ ni si utiles que nous Toulons le croire. » Rousseau va opposer la vie sauvage à la vie civilisée : a Je ne parle « pas, dit Vauvenargues> de»historiens qui vantent les nuBurs des « sauvages, leur simplicité, leur bonheur et leur innocence; les « histoires des peuples barbares, me sont également suspectes a dans leurs reproches et dans leurs éloges, et je ne veux rien « étabbr sur des fondements si ruineux. »
En 1745, TAcadémie française mit au concours la question de V Inégalité des richesses; Vauvenargues concourut, et, là encore, il répond d'avance à Rousseau, qui, huit ans plus tard, devait reprendre ce sujet avec tant de retentissement et d'éclat. Mais, s'il le traite avec plus de mesure, Vauvenargues aussi ne Tahorde que de c6té, et ne descend pas au fond. Au pauvre, il ne donne pas de raisons de sa misère, ou n'en donne que d'indirectes; il n'a d'autre consolation à lui présenter que le tableau, éloquent d'ailleurs, de la fausse félicilé du riche : égalité de souffrance à c6ié de l'inégalité des richesses, telle est la conclusion de son discours. U faut avouer qu'elle n'est pas décisive; car, si le pauvre vient vous dire : Misère pour misère, faime encore mieux la vôtre l la question se déplace, et c'est un autre abtme qui s'ouvre. Il est vrai que Vauvenargues n'était pas maître de son sujet; car l'Académie française, plus prudente que celle de Dijon, n'avait pas laissé aux concurrents le choix de la solution. Mais, la question n'eùt-elle pas été réduite, il l'eût traitée de même ; il ne croit pas à l'égalité : a Je désirerais de tout mon cœur, dit-il, « que toutes les conditions fussent égales; j'aimerais beaucoup c mieux n'avoir point d'inférieurs, que de reconnattre un seul c homme au-dessus de moi. Rien n'est si spécieux dans la spéc culation que l'égalité, mais rien n'est plus impraticable et plus c chimérique. » {Maximes inédites.) Quoi qu'il en soit, son discours est plein de force, et la discussion y est réellement élevée ; il y règne un ton de tristesse approprié au s^jet, et qui serre le ccBur quand on arrive à ce passage où, faisant sur lui-même un brusque retour, il s'écrie : c Accablé d'afOictions dans la force de c mon âge, ô mon Dieu ! si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez
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(( pas pour mm^ seule et délaissée dans ses maïQt^ où mon àme « espére?ait-eUe? Serait-ce à la vie^ qui m'échappe et me mène « vers le tombeau par les détresses? Serait-ce à la mort, <fai a anéantirait avec ma vie tout mon être? » '
Vauvenargues n'eut pas le prix, et il en conçut quelque humeur; car il écrit dans ses Maximes ces paroles^ dont je demanderais pardon à rAcadémie> s'il n'y avait prescription : « Pourquoi (I appelle-t'-on académique un discours fleuri, éléganty ingénieux , ff. harmonieux (c'est celui de son heureux rival), et non pas un a discours vrai^ fort y lumineux et simple (c'est le sien) ? Où culti- (( vèra-t-on la vraie éloquence ^ si on V énerve dans l'Académie? ïi Dans ses Dialogues, c'est Fénelon qu'il imite ; dans ses Caractères ^ c'est Théophraste, c'est Fénelon encore, plutôt que La Bruyère. Il sent vivement la perfection du style de La Bruyère^ mais cette perfection même le décourage \ ace me sont pas des ff beautés, dit-il, où l'imitation puisse atteindre. » Il faut le dire aussi^ cette phrase savante et chargée de nuances, qui convient à un homme passionné pour les détails, n'était pas dans le tit>ur d'esprit de Vauvenargues ; sa sobriété, parfois voisine de la sécheresse^ s'acccommodait mieux de la simplicité un peu nue de Théophraste,et, comme les sculpteurs antiques, il préfère la pureté des lignes à la richesse des ornements. La Bruyère, d'ailleurs, s'attache, de préférence, à la satire de nos ridicules et de nos petitesses; Vauvenargues se pr<^se la description sérieuse des grands mouvements de l'àme humaine, dans le bien et dans le mal; La Bruyère, pour l'objet partiel qui l'occupe, n'a pas besoin de sortir de son temps, car il y trouve matière suffisante à ses tableaux; Vauvenargues, dont le regard est plus général, réclame le droit de sortir quelquefois de son siècle^ à la condition de ne sortir jamais de la nature^ et, en même temps qu'il s'autorise, sur ce point, de l'exemple de Fénelon, il n'hésite pas à déclarer que les portraits de La Bruyère paraissent petits^ quand on les compare à ceux du Télémaque^. Mais ce qui doit attirer surtout l'attention sqr les Caractères et sur les Dialogues de Vauvenar-
« Voir un fraient de Vauvenargues, intitulé : Sur la difficulté de peindre ht Caractères; voir aussi la Préface de ses Caraetèra,
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gues^ t*eHt qu^ilB sont pleins de lui ; c'est quil y a peu de ses Caractères où ne se reneontre quelque détail intime et personnel ; t'est que^ dans les Dialogues surtout^ il est presque toujours Fun des interlocuteurs. Qu'on lise, entre autres, Renaud et Jaffier^ et surtout Brutus et le Jeune Romain : ce jeune Romain^ c'est encore Vauvenargues; la goerre^ réloqnenoe, les affaires, toutes ses ambitions, tous ses mécomptes sont là, et la peinture de ce jeune homme qui a aimé en vain toutes les grtffides choses/ et meurt privé de l'immortalité qu'il a rêvée, n'est que le tableau trop fidèle de la vie de Vauvenargues, et le retentissement de ses secrètes douleurs. 11 en jugeait sans doute ainsi lui-même, car, bien qu'il eût mis la dernière main à la plupart de ces Garactères et de ces Dialogues j il n'en a rien puMié. C'était un testttnent ; il ne devait être ouvert qu'après la mort.
On peut reprocher à la critique de Vauvenargues quelques excès dans la louange ou dans le blime; ruais elle est originale, et bien des choses sdnt devenues communes, qu'il a dites le premier. On sait que c'est à propos de Gomeille et de Racine qu'il entra en correspondance avec Voltaire. Pontenelle, dont la vie fut si longue, avait eu le temps de suivre ses rancunes; pour lui, la question de prééminence entre les deux grands tragiques du dix-septième siècle n'était pas seulement une question de famille ; car, au neveu du grand Corneille s'sgoutait l'auteur d'ii^par, si cru^ement maltraité par Racine. Longtemps, Pontenelle avait été sans autorité; mais, en 1740, il était à juste titre un des hommes les plus considérables et les plus écoutés dans le monde littéraire. Racnne donc était en discrédit, lorsque Vauvenargues vint justifier le mot célèbre de Boileau : On y reviendra. Sans doute, sa prévention contre Corneille est trop entière, et Voltaire eut raison d'en rabattre ^ mais, quand on relit les jugements de ce jeune homme sur nos grands écrivains, on comprend que Voltaire ait été surpris d'un sens- littéraire à la fois si délicat, et si vif; On peut encore, même aujourd'hui , trouver Vauvenargues trop sévère contre J.-B. Rousseau, et contre la poésie lyrique de son temps; mais il faut aussi remarquer que, seul dans son siècle, il a pressenti le mouvement lyrique du nôtre, ou, du moins, dé-
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elaré que c'en était fait de la poésie lyrique, si elle ne renonçait à ses formes traditionneUes, et ne renouvelait son inspinution. S'il est arrivé, plus d^une fois, à cette sûreté de vue et à cette nouveauté dans la critique, c'est qu'il j introduisait un élément nouveau, rrtm^. Non-seulement « Vâmc, dit-^1, et non l'esprit, fait f( les grands poètes, les grands orateurs, les grands ministres et « les grands capitaines; > mais, seule aussi, elle a qualité pour les juger. Cette part faite à l'âme, c'est-à-dire au sentiment, dans rappréeiation des choses de l'esprit, explique à la Cois, et la force réelle, et la faiblesse de sa critique. Ainsi, parce que le ton, souvent surélevé, de Corneille choque le sentiment de Vauvenargues, son goût n'aperçoit phis les immortelles beautés de ce gém*e. Il semble étrange pourtant que la grandeur de Comeflle n'ait pas sàîA un homme aussi passionné que l'était Vauvenargues pour la grandeur : c'est que la simplicité en est pour lui la condition, et les héros de Corneille ne lui paraissent pas assez simples; comme Fénelon, quand il entend l'Auguste de Cinha, il pense à l'Auguste de Suétone. Le sentiment de Vauvenargues répugnait au ridicule; voilà pourquoi, comme Fénelon encore, il ne rend pas assez justice à Molière, jii même à La Bruyère. Plein de respect pour Fhumanité, il lui en coMe de voir qu'otf peut la prendre par le côté plaisant; il ne veut pas qu'on raille en pareille matière, et il dirait Volontiers comme l'Évangile : Malheur à ceux qui rient ! Il n'a pas senti que, dans Molière surtout, le rire n'est qu'à la surface, que la tristesse est au fond de son œuvre, comme elle était au fond de sa vie; il n'a pas senti que Molière est au nombre des esprits les plus graves de l'humanité, et qu'à bon droit la postérité lui a confirmé le beau nom de contemplateur.
Le meilleur titre littéraire de Vauvenargues, c'est son style. Sa langue, il est vrai> n'est pas toujours sûre ; parfois même, elle est incorrecte ; mais elle est forte, elle est saine, parce qu'elle est prise aux meilleures sources. Vauvenargues ressemble à ces étran* gers qui, n'ayant étudié le français que dans les modèles, en retiaaneiit les formes les plus achevées. Dans le style, comme dans le caractère, ee sont les qualités fermes et vives qu'il estimé le plus, et, comme les écrivains qui ont été militaires, on dirait cpi'il
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se propose^ avant tout^ d'aller vite, et de tralDer après lui peu de bagage. Préoceupé de la concision , il aime à négliger les formes intermédiaires^ qui achèvent l'expression dans le style; et, comme alors sa pensée va plus vite que son raiscMmement, il est quelquefois obscur; parfois aussi son dessin est un peu sec, sa couleur est un peu terne, parce qu'il dédaigne l'agrément, et « cet esprit qui enveloppe^ dit-^il, les simplicités de la nature, i Cependant, en plus d'un endroit, 0 se relâche de sa sévérité ordinaire ; il se laisse aller au tour fin et piquant, et c'est principalement quand il parle de la sottise; il n'y a que les sots pour le mettre en belle humeur : c Tel qui s'habille le matin à huit heures, pour entendre plaider t à l'audience, ou pour voir des tableaux étalés au Louvre, ou c pour se trouver aux répétitions d'une pièce prête à paraître, el c qui se pique de juger, en tout genre, du travail d'autrui, est un ç homme auquel il ne manque souvent que de l'esprit et du goût, t N'est-ce pas la coupe de phrase, et la chute de La Bruyère ? Parfois aussi, quand il parle des objets qui lui sont chers, de la jeunesse et de la gloire, par exemple, son style s'échauffe, s'élève eomme par coups d'aile, et la force du sentiment emporte avec elle la force de l'expression; il prend alors ses images au monde extérieur, et, comme les Grecs, il les emprunte surtout à l'aurore, au printempS; à tout ce que la nature a de plus frais, de plus jeune, et de plus beau. Cependant, si réservés que fussent ces emprunts. Voltaire trouvait la prose de Vauvenargues encore trop riche et trop métaphorique. Croiraii-on, par exemple, qu^il biffait de sa main, les jugeant trop poétiques, ces deux tfiaximei justement fameuses : c Les premiers jours du printemps ont moins de grftce ff que la vertu naissante d'un jeune homme — Les feux de l'an- ( rore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire? » Qu'aurait dit Voltaire de ces lignes inédites, pleines d'une admirable tendresse et d'une discrète mâancolie : < La vue d'un ania mal malade, le gémissement d'un cerf poursuivi dans les bois « par des chasseurs, l'aspect d'un arbre penché vers la terre et a traînant ses rameaux dans la poussière, les ruines méprisées ff d'un vieux bâtiment, la pâleur d'une fleur qui tombe et qui se c flétrit; enfin, toutes les images du malheur des hommes, ré-
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a veillent la pifié d'une àme tendre^ oontristent le cceur^ et a plongent l'esprit dans une rêverie attendrissante ?i>
Original^ mais inachevé comme critique, inachevé Bxmi comme écrivain, Vauvenargues n'est vraiment supérieur que comme moraliste. Je dis moraliste, et non philosophe, car son Introduction à la Connaissance de P Esprit humain ne se recommande èUemême que par la partie nK>rale. Voltaire en admirait avec raison quelques pages, et le chapitre Du Bien et du Mal moral lui parais* sait un des plus heaux morceaux philosophiques de notre langue; mais,' il faut l'avouer, là métaphysique de ce livre est faihle, et se réduit à une nomenclature, sèche et incomplète d'ailleurs , de rame humaine, où le manque de connaissances précises et sûres est trop visihle. C'est aussi le défaut de son traité sur le Libre* arbitre^ où l'on est étonné de voir Yauvenargues, l'apôtre de Vactian, contester à son tour la volonté humaine, déjà négligée au dix-septième siècle par Descartes, ou sacrifiée à l'envi par Port- Royal , Malebranche et Spinoza. Sans doute, dans ces divers ouvrages, son heureux instinct lui fait rencontrer de précieuses vérités de détail; mais sa jeunesse, son inexpérience, et son dédain pour la science acquise, ue lui ont pas permis d'aller bien avant dans un ordre d'idées tout théorique, où il faut savoir beaucoup^ pour découvrir un peu. S Yauvenargues est un moraliste de premier ordre , c'est que la morale , science avant tout prati* que, se passe plus aisément de savoir ou d'études profondes; une certaine pénétration d'esprit, un sens droit, un regard clair peuvent y suffire. Quand le moraliste a pris une vue sommaire du monde, il sait à peu près tout ce qu'il faut savoir ; il peut, dèslors^ se replier sur lui-même, ne plus étudier que lui-même, parce que la nature humaine, sauf quelques variétés tout extérieures, est, au fond, simple et une à ce points qu'elle se trouve à peu-près entière dans un esprit bien fait et dans une àme bien douée. La solitude, même, est favorable, est nécessaire au moraliste : sans doute, pour conmdtre les hommes, il faut les avoir pratiqués; mais, pour en bien juger, il faut se mettre à distance. J.-J. Rous-^ seau raconte qu'Une pouvait peindre les objets en face, et sous le coup de l'impression qu'il en recevait; il ne les démêlait bien, et
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ne les rendait Mèlement <[Qe de souvenir. En effet, un objet trop prochain gène le regard, et à l'observateur, comme au peintre, il font une certaine profondeur de perspective. Et puis, quand on le voit de trop près, le monde offusque ou irrite ; de loin, il n'exeUe plus que compassion et indulgence. Pourquoi Saint-Simon et La Rochefoucauld sont-ils si durs, si impitoyables pour l'homme? C'est qu'ils le pratiquent encore au moment où ils le jugent, c'est qu'ils écrivent sur le champ de bataille même , alors que leurs blessures sont toutes vives encore, et toutes saignantes. Dans la retraite, le sentiment s'épure en se désintéressant du mouvement de ce monde, la raison se rassied, et l'oefl, plus calme, voit les choses à leur point. C'est dans ces ravorables conditions que se trouvait Vauvenargues : il a vécu avec les hommes, mais il les juge dans la solitude, cette solitude c qui est^ dit-il, à Vâme ce que c la diète est au corps. > Ce n'est pas qu'il soit dégoûté de la société, ou qu'il la dédugne, car il aime la gloire, et c'est la société qui la décerne ; il a trop besoin de l'approbation des hommes pour rompre avec eux, ou pour eu parler avec amertume. D'ailleurs, pourquoi serait-il amer? Sans doute, il a souffert dans la vie, mais, du moins, il n'a pa» souffert par sa faute. Tel moraliste n'est si mécontent des autres, que parce qu'il est mécontent de Im-méme : Vauvenargues n'a rien à regretter, et ne regrette rien de ce qu'il a fait ou de ce qu'il a voulu faire. Nous touchons ici à ce qu'il y a de plus grand dans ce grand caractère, la sérénité dans la douleur : il est jeune, et la jeunesse, on l'a remarqué, n'est pas l'âge de l'indulgence; il semble qu'un destin jaloux «it pris à tâche de détruire à mesure toutes ses espérances, et son ardeur et son infatigable persévérance n'ont pu le faire sortir de cette obscurité qui lui pèse; quel beau texte contre le néant de la vie, contre l'injustice des hommes ou du sort ! Certes, on déclamerait à moins; un infortuné de notre siècle n'y eût pas mmiqué, et j'entends d'ici les sombres plaintes des fils de Werther et de René. Ajoutez à cela qu'il souffre, non de cette souffhmce indéterminée et intermittente, dont on met , comme tel moraliste de nos jours, cinquante ans à mourir, mais de ces douleurs trop cruellement précises, et toujours présentes, qui ne laissent ni ré-
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pii ni trêve, et ipii conduisent, en denx on trois ans, à la mort Parfois, la philosophie des valétudinaires est assortie à leur tem* péramMit; ils prêchent, comme philosophes, le repos dont ils ont besoin, comme malades; et, par exemple, je soupçonne fort un ingénieux moraliste de notre siècle, Taimable M. Jouhert^ de ne goûter si peu la liberté, que parce ([u'elle vit de mouvement, parce qu'elle lait du bruit, parce qu'elle dérange. Dans Vauvenarguesy au contraire, ou, du moins, dans sa morale, on n'aperçoit pas IHiomme qui souffire, et, comme le jeune Spartiate, nen ne trahit sur son visage le mal qui lui dévore les. entrailles. Parce qu'il lui Taut renoncer à l'action^ il ne veut pas pour cela qu'on y renonce, et il n'y a pas de moraliste qui encourage autant à vivre.
S'il respecte à ce point la vie, c'est qu'il respecte l'homme. Les moralistes, si divisés sur tout le reste, se rencontrent sur un point, la défiance secrète ou le mépris avoué de l'espèce humaine. Montaigne^ La Bruyère et Pascal relèvent à l'envi nos faiblesses, nos ineonséquences, ou nos travers ; et, tandis que Montaigne s'en accommode avec son indi£Eérence ordinaire, que La Bruyère en fait le tableau sans çonclure,Pascal en souffre et s'en irrite. Ce fier génie voudrait dans notre nature une suite qu'elle ne comporte pas^ et hi rigueur même de sa logique lui ôte le juste sentiment des proportions humaines. Aussi , malgré de généreux et admirables retours sur la dignité de l'h<»nme^ il le confond par l'effrayante peinture de son néant et de ses misères; des hautes cimes qu'il habite, il fbnd sur cette terre, non pas coihme l'ange de paix^ pour soutenir l'homme et le consoler, mais comme l'ange de colère^ pour l'épouvanter et l'abattre. Dans ce sentiment exagéré de la perfection, et dans cet amer désappointement de n'y pouvoir at* teindre, ne reste^V-il pas quelque chose de l'orgueil qui a précipité les anges? Se révdter ainsi contre l'homme, n'est-ce pas manquer à Dieu dont il est l'ouvrage? Et n'est-ce pas à Pascal que Féneloii adresse ces belles paroles : f Voir sa misère et en être au déses- € poir, ce n'est pas être humble; au contraire, c'est avoir un ce dépit d'orgueil qui ne peut consentir à son abaissement* ? >
* Fénelon. — fnslructionf. Prières et Méditations mr les Savrements, — Art. tJl, du Sacrement de r Eucharistie.