sur la frivolité du monde
[Le monde est rempli de gens qui passent leur vie à s'entretenir les uns les autres de ce qu'ils savent, à se raconter des faits dont ils sont réciproquement instruits, ou des actions auxquelles ils ont eu la même part ; ils se rappellent avec vivacité des choses qu'aucun d'eux n'a oubliées, les
*■ 11 faut reconnaître que cette préocupation, si profonde mais en même temps si discrète, des souffrances individuelles, et surtout cet accent à la fois si pénétré et si peu déclamatoire, étaient rares au 18« siècle, où les écrivains, comme nous l'avons dit dans notre Éloge de Fauvenargues,» paraissent plus en souci de la destinéeldu genre humain que de celle de Tindividu. — G.
guerres qu'ils ont faites ensemble, les livres qu'ils ont lus, les conversations qu'ils ont eues en de certains temps; et ils ne s'écoutent point les uns les autres, car ils savent d'à* vance ce qu'on leur veut dire. Mais ils souffrent qu'on leur apprenne des choses qu'ils savent, afin d'avoir droit, à leur tour, de débiter de semblables puérilités, et^ lorsqu'ils ont épuisé un certain cercle de faits et de réflexions, ils reprennent les mêmes discours, et ne se lassent point de se répé* ter. De telles conversations rendent l'esprit paresseux, pesant» et l'endorment en quelque sorte diuis l'oisiveté. Les gens du monde ne tombent point dans ces longueurs, dans ces détails et dans ces récits inutiles; ils ne se permettent guère de parler des choses^ passées; mais ils s'occupent trop du présent, et traitant tous les sujets d'une manière trop superficielle et trop frivole; ils ne vont jamais jusqu'au nœud des choses, et n'intéressent que la surface de l'esprit, sans aller au cœur : ce qui fait qu'il y a peu de conversations profitables, et qui mènent à une fin. Aussi la plupart des hommes ne se doutent-ils pas que la conversation puisse être regardée d'une autre manière que comme un amusement et un délassement. Ceux qui en font une sorte de commerce et une négociation perpétuelle, sont trèsrares; mais, comme ils y apportent beaucoup plus de fond que les autres, ils en retirent aussi un plus grand profit. De même, il y a peu d'actions qui mènent à une fin utile. Je vois tous les ans des officiers qui se dérangent pour plu* sieurs années, afin de pouvoir se vanter qu'ils ont vu le monde ; ils quittent leur femme et leurs enfants pour venir consommer à Paris, en peu de mois, le revenu de plusieurs années, et s'ensevelir ensuite dans leur province. D'autres se ruinent au jeu ou dans un des quartiers de la ville, sans pouvoir réussir à faire percer leur nom jusqu'à la bonne compagnie, et ils ne sont connus que des marciiands et des ouvriers. On en voit qui se tourmentent toute leur vie pour faire leur cour à leur évêque, à l'intendant de leur province, au commandant, aux magistrats, et aux grands qui pas-
sent; ils donnent à diner, ils font des voyages; ils emploient le temps, qui est si précieux, en bagatelles; comme aussi ceux qui veulent voir des gens de lettres, pour acquérir la réputation de beaux-esprits, au lieu de cultiver les lettres elles-mêmes.]