sur le bel-esprit
[On ne demande pas à un bel-esprit qu'il approfondisse un art, pourvu qu'il sache discourir de l'art des autres. Il n'a pas besoin d'exceller dans un métier; il suffit qu'il se mêle de tous les métiers, et qu'il ait la surface de tous les talents. Il doit savoir écrire en prose et en vers sur quelque sujet qui se présente ; il est même obligé de lire beaucoup de choses inutiles, parce qu'il doit parler fort peu de choses nécessaires ; le sublime de sa science est de rendre des pensées frivoles par des traits. Qui prétend mieux penser ou mieux vivre? Qui sait même où est la vérité ? Un esprit supérieur aux préjugés fait valoir toutes les opinions, mais ne tient à aucune ; il a vu le fort et le faible de tous les principes, et il a reconnu que l'esprit humain n'avait que le choix de ses erreurs. Indulgente philosophie, qui égale Achille et Thersite, et nous laisse la liberté d'être ignorants, paresseux, frivoles, sans nous faire de pire condition ! Aussi voyons-nous qu'elle a fait des progi^ès rapides : ce n'était d'abord que le ton d'un petit nombre de beaux-esprits ; aujourd'hui c'est une des modes du peuple.]