contre l'esprit d'emprunt
[Ce qui fait que tant de gens d'esprit en apparence parlent, jugent, entendent, agissent si peu à propos et si mal, c'est qu'ils n'ont qu'un esprit d'emprunt ; on ne mâche point avec des dents postiches, quoiqu'elles panassent au dehors comme les autres*. Il y a des hommes qui naissent avec un talent particulier pour recueillir ce que les autres pensent ou imaginent ; ils joignent à une mémoire heureuse un esprit facile; ils sont pétris de phrases, d'expressions brillantes, de plaisanteries et de réflexions qu'ils placent du mieux qu'ils peuvent, et qui éblouissent ceux qui ne les connaissent point. On est étonné que des hommes qui ont été capables de penser ou d'exprimer de si bonnes choses, ne les appliquent pas avec plus de justesse, et qu'il manque toujours quelque chose à leurs rûsonnements. Ces gens-là ont une teinture de toutes les sciences, et parlent quelquefois des arts plus spécieusement que les plus habiles artistes ; ils sont physiciens, ils sont géomètres; ils savent du moins répéter des opinions sur tous les sujets, et il ne leur manque que de concevoir eux-mêmes ce qu'ils disent. Il y en a d'autres qui jugent très-bien , mais avec du temps; on leur propose quelquefois des choses assez simples, et ils ne les saisissent point; on en est surpris, ils le sont eux-mêmes; car ils se croyaient de la pénétration, et ils n'ont que du jugement'.]
I c Le motif fait seul le mérite des actions des hommes, > (La Bruyère, du Mérite personnel^ n* &i.) ^ G.
* La première et la dernière phrase de ce morceau aYaient été seules données, sous les n** 1 et 5 des Maximes posthumes; elles font partie d'une Réflexion que nous trouvons dans notre manuscrit de Vauvenargues, et que nous remettons ici à sa Yraie place. — G.
'S Comparez aYOc le !•' chap. de V Introduction à la Connaisêonce de Tfisprit humam, — G.