SUR LA SIMPUGITÉ ET GOfTTBB l'aBUS DE l'aRT
Souvent, fatigué de cet art qui domine aujourd'hui dans les écrits, dans la conversation, dans les affaires, et jusque dans les plaisirs; rebuté de traits, de saillies, de plaisanteries, et de tout cet esprit que l'on veut mettre dans les moindres choses, je dis en moi-même : Si je pouvais trouver un homme qui n'eût point d'esprit, et avec lequel il n'en fallût point avoir-, un homme ingénu et modeste, qui parlât seulement pour se faire entendre et pour exprimer les sentiments de son cœur, un homme qui n'eût que de la raison et un peu de naturel , avec quelle ardeur je courrais me délasser dans son entretien du jargon et des épigrammes des gens à la mode I 0 charmante simplicité, j'abandonnerais tout pour marcher sur vos traces 1 II n'y a rien de grand ni d'aimaJ)le où la simplicité n'est pas ; les arts ambitieux qui la fuient perdent leur éclat et leurs charmes ; il n'y a ni vertus ni plaisirs qui n'empruntent d'elle leurs grâces les plus touchantes ; et comment se fc^it-il qu'on en puisse perdre le goût jusqu'à ne pas s'apercevoir qu'on l'a perdu? 11 est vrai que les hommes ont aimé l'art dans tous les temps, et que leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature : c'est la première prétention de la raison, et la plus ancienne chimère de la vanité. Toutefois, je pardonne aisément aux premiers hommes d'avoir trop attendu de l'art; ce serait proprement à nous, qui en connaissons par expérience la faiblesse, d'en être moins amoureux ; mais l'esprit humain a trop peu de fonds pour se tenir dans ses propres limites, et la nature elle-même a mis au cœur des hommes ce désir ambitieux de la polir. Nous fardons notre pauvreté sans
s Dans les éditions précédentes, ce morceau fait partie d'une Yariante au Discours (posthume) sur le caractère des différents siècles; mais, dans le manuscrit que nous avons sous les yeux , c'est un morceau détaché que Vau- ▼enargues destinait sans doute aux Réflexions sur divers sujets, car il ne Ta pas mis dans le Discours, dont la rédaction parait définitive. Nous le rétablissons ici , ayec les différences de texte assez notables que donne le manuscrit du LoiiTre. — G.
Wè RÉFLEXIONS
pouvoir la couvrir, et les moindres occasions font tomber ces couleurs empruntées et cette parure étrangère. Hais tant que les hommes naîtront avec peu d'esprit et beaucoup d'envie d'en avoir, ils voudront étendre ainsi leur sphère et se donner plus d'essor. Que veux-je donc dire? que le monde n'a jamais été aussi simple que nous le peiguons parfois, mais qu'il me parait que ce siècle l'est encore beaucoup moins que les autres, parce qu'étant plus riche des dons de l'esprit , il semble lui appartenir au même titre d'être plus vain et plus ambitieux.