TITE-LIVE, II, 12. J. V. L
(6) SÉN., Episl. 78. C.
(7) ID., ibid. Si je ne me trompe, il s'agit ici d'Anaxarque, que Nicocréon, tyran de Cyprc, fit mettre en pièces sans pouvoir vaincre sa constance. Voyez, dajis Dioc. Laerce, la Vie d'Anaxarque, IX, 58 et 59. C.
ingemuit? quis rulium imttaril unqiiam? Quis non modo stctil, rertim etiam denibttii turpiter? Quis, quum denthuisset, ferrum recipere jusstis, collum ron/rfljri7 • ? Meslons y les femmes. Qui n'a ouï parler à Paris de celle qui se feii escorcher, pour seulement en acquérir le teint plus frais d'une nouvelle peau? Il y en a qui se sont faict arracher des dents vifves et saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les renger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre ! Qqe ne peuvent elles, que craignent elles, pour peu qu'il y ayt d'adgencement à espérer en leur beauté? .
Velleie quels cura est albos a stirpe capillos. Et faciem, dempta pelle, referre novam ».
J'en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruyner leur estomach , pour acquérir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnole , quelle géhenne ne souffrent elles, guindées et cenglées, atout de grosses coches ^ sur les costés, jusques à la chair vifve ? ouy , quelquesfois à en mourir.
Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps de se blecer à escient pour donner foy à leur parole : et nostre roy * en recite des notables exemples de ce qu'il en a veu en Poloigne, et en l'endroict de luy mesme. Mais oultre ce que je sçais en avoir esté imité en France par aulcuns, quand je veins de ces fameux estats de Blois , j'avois veu peu auparavant une fille, en Picardie, pour tesmoigner la sincérité de ses promesses et aussi sa constance, se donner, du poinçon qu'elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui lui faisoit craqueter la peau , et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres pour leurs dames, et, à fin que
(1) Jamais le dernier des gladiateon a-t-il ou gémi ou changé de Tisage? Que! art dans sa chute même, pour eo dérober la honte au\ yeux du public? Renversé enfin aux pieds de son adversaire, tourne-t-il la léte lorsqn'on lui ordonne de recevoir le coup mortel'Cic, Tiisc. Quœsl.,U, 17.
(a) Il s'en trouve qui ont le courage d'arracher leors chereux gris et des'écorcher tout le visage pour se faire une nouvelle peau. TiB., 1, 8, AS.
(3) Cest-4-dlre de» Misses, qui, pressées fortement sûr les côtés par des ceintures, y rendaient la chair insensible et aussi dure qu»la corne ou le cal qui vient aux mains de certains ouvriers. G.
(4) Henri m. Voyex Dk Thoo, Hto., Iv. LVm. ann. 1574. C.
ÎJVRF. I, CHAP. XL. . tW
la marque v demeure , ils portent soubdain dm, feu sur la playe , et l'y tiennent un temps incrovable pour arrester le sang et former la cicatrice ; gents qui l'ont veu Pont escript , et me l'ont juré : mais pour dix aspres * , U se treuve touts les jours entre eulx personne qui se donnera une bien profonde taillade dans le iïras ou dans les cuisses. Je suis bien aysc que les tesmoings nous sont plus à main où nous en avons plus affaire ; car la chreslienté nous en fournit à suffisance : et après l'exemple de nostre sainct Guide, il y en a en force qui, par dévotion, ont voulu porter la croix. Nous apprenons, par temoing très digne de foy-, que le roy sainct Louys porta la haire jusques à ce que , sur sa vieillesse , son confesseur l'en dispensa ; et que touts les vendredis il se laisoit battre les espaules , par son presbtre , de cinq chaisnettes de fer, que pour cet effect on portoit emmy ses besongnes de nuict.
Guillaume, nostre dernier duc de Guyenne, père de ceste Alienor qui transmeit ce duché aux maisons de France et d'Angleterre, porta, les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement, un corps de cuirasse soobs un habit de religieux , par pénitence. Foulques , comte d'Anjou, alla jusques en Jérusalem, pour là se faire fouetter à deux de ses valets, la chorde au col, devant le sépulcre de nostre Seigneur. Mais ne veoid on encores touts les jours au vendredi sainct , en divers lieux , un grand nombre d'hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et percer jusques
aux os ? eela ay je veu souvent , et sans enchantement : et disoit on (car ils vont masqués) qu'il y en avoit qui pour de l'argent entreprenoient en cela de garantir la religion d'aultruy, par un mespris de la douleur d'autant plus grand, que plus peuvent les aiguillons de la dévotion que de l'avarice. Q. Maximus enterra son fils consulaire, M. Cato le sien prêteur designé , et L. Paulus les siens deux en peu de jours, d'un visage rassis, et ne portant nul tcsmoignage de dueil^. Je disois, en mes jours, de quelqu'un , en gaussant , qu'il avoit clioué * la divine justice : car la mort violente de trois grands enfants luy ayant esté envoyée en un
(1) Monnaie turque qui vaut à peu près un sou. E. J.
(2) Le sire de Joinville , dans ses Mémoires.
(3) Cic, TufCvL, m , 28. C.
(4) Désappointe.
ESSAIS DE MONTAIGNE
jour pour un aspre coup de verge, comme il est à croire , peu s'en fallut qu'il ne la prinst à faveur et gratification singulière du ciel. Je n'ensuys pas ces humeurs monstrueuses ; mais j'en ai perdu en nourrice deux ou trois*, sinon sans regret , au moins sans fascherie : si n'est il gueres d'accident qui touche plus au vif les hommes. Je veois assez d'aultres communes occasions d'affliction , qu'à peine sentirois je si elles me venoient ; et en ay mesprisé , quand elles me sont venues , de celles ausquelles le inonde donne une si atroce figure , que je n'oserois m'en vanter au peuple sans rougir : ex quo intelligitur , non in naiura , sed in opinione , esse œgriludinem 2, L'opinion est une puissante partie, hardie et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la seureté et le repos qu'Alexandre et Caesar ont faict l'inquiétude et les difficultés? Terez, le père de Sitalcez3, souloit dire que « Quand il ne faisoit point la guerre, il lui estoit advis qu'il n'y avoit point de différence entre luy et son palefrenier *. » Caton, consul, pour s^asseurer d'aulcunes villes en Espaigne , ayant seulement interdict aux habitants d'icelles de porter les armes , grand nombre se tuèrent : ferox gens , nullam vitam rati sine armis esse s. Combien en savons-nous qui ont fuy la doulceur d'une vie tranquille en leurs maisons, parmi leurs cognoissants, pour suy vre l'horreur des déserts inhabitables; et qui se sont jectés à l'abjection, vilité et mespris du monde , et s'y sont pleus jusques à l'affectation ! Le cardinal Borromée 6, qui mourut dernièrement à Milan , au milieu de la desbauche a quoy le convioit et sa noblesse et ses grandes richesses, et l'air de l'Italie , et sa jeunesse , se mainteint en une forme de vie austère, que la mesme robbe qui luy servoit en esté luy servoit en hyver; n'avoit pour son coucher que la paille ; et les heures
(1) Cette indifTérence est remarquable. Deux ou trois! ii ne sait pas combien d'enfants il a perdus. J. V. L.
(2) D'où Ton peut voir que l'affliction n'est pas un effet de la nature, mais de l'opinion. Cic, Tiisc, III , 28.
1 (3) Roi de Thrace, dont il est parlé dans Thucydide, II, 95,
et dans Diodore de Sicile , XII , 50. J. V. L.
(4) Plut., Apophthegmes. C.
(5) Peuple féroce , qui ne croyait pas qu'on pût vivre sans combattre. Tit. Liv., XXXIV, 17.
(6) Archevêque de Milan , honoré par l'Église sous le nom de saint Charles , né en 1538 , mort en 1584. Ses ouvrages ont été j ecuetUis en 5 vol. in-fol. , ililan, 1747. |. V. L.
qui luy restoient des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genouils, ayant un peu d'eau et de pain à costé de son livre , qui estoit toute la provision de ses repas , et tout le temps qu'il y employoit.
J'en sçais qui, à leur escient, ont tiré et proufît et advancement du cocuage , de quoy le setil nom effroye tant de gents.
Si la veue n'est le plus nécessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant ; mais les plus plaisants et utiles de nos membres semblent estre ceulx qui servent à nous engendrer ; toutesfois assez de gents les ont prins en haine mortelle, pour cela seulement qu'ils estoient trop aimables, et les ont rejectés à cause de leur prix ; autant en opina des yeulx celuy qui se les creva. La plus commune et plus saine part des hommes tient à grand heur l'abondance des enfants ; moy et quelques aultres à pareil heur le default, et quand on demande à Thaïes pourquoy il ne se marie point , il respond qu'il n'aime point à laisser lignée de soy*.
Que nostre opinion donne prix aux choses, il se veoid par celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pas seulement pour les estimer, ains à nous, et ne considérons ny leurs qualités ny leurs utilités, mais seulement nostre coust à les recouvrer, comme si c'estoit quelque pièce de leur substance, et appelions valeur en elles, non ce qu'elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy je m'advise que nous sommes grands mesnagiers de nostre mise ; selon qu'elle poise, elle sert; de ce mesme qu'elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à fauls fret ^ : l'achat donne tiltre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la dévotion, et l'aspreté à la médecine ; tel' pour arriver à la pauvreté, jecta ses escus en ceste mesme mer que tant d'aultres fouillent de toutes parts pour y pescher des richesses. Epicurus dict* que l'estre riche n'est pas
(1) DiOGÈNE Làerce , 1 , 26. Le texte grec présente un double sens. C.
(2) C'est-à-dire ne laisse jamais courir notre mise (le prix qoe nous mettons aux choses) comme une simple non-valeur. Le fret est le louage d'un navire pour transporter des marchandises d'un port à un autre. A fauls fret signifie ici diaprés une trop faible appréciation. C
(3) Aristippe , dans Dioc. Laerce , n , 77 , et daa*iJoR. , ^'a/. 11,3, 100. J.V.L.
(4/ Dans SlN., EfAst., 17. Ç.