‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 104 sur 402 · LIVRE I, CHÂP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHÂP. XL

soulagement, mais cliangement d'affaires. De vray, ce n'est pas la disette, c'est plustosi l'abondance qui produict l'avarice. Je veulx dire mon expérience autour de ce subject.

J'ai vescu en trois sortes de conditions depuis estre sorty de l'enfance. Le premier temps, qui a duré près de vingt années, je le passay n'ayant aultres moyens que fortuits, et despendant de l'ordonnance et secours d'aultruy sans estât certain et sans prescription. Ma despense se faisoit d'autant plus alaigrement et avecques moins de soing qu'elle estoit toute en la témérité de la fortune. Je ne feus jamais mieulx. Il ne m'est oncques advenu de trouver la bourse de mes amis close; m'estant enjoinct, au delà de toute aultre nécessité, la nécessité de ne faillir au terme que j'avois prins à m'acquitter. lequel ils m'ont mille fois alongé, voyant l'effort que je me faisois pour leur satisfaire ; en manière que j'en rendois ma loyauté mesnagiere et aulcunement piperesse. Je sens naturellement quelque volupté à payer , comme si je deschargeois mes espaules d'un ennuyeux poids et de ceste image de servitude ; aussi qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste et contenter aultruy. J'excepte les payements où il fault venir à marchander et compter; car si je ne treuve à qui en commettre" la charge, je les esloingne honteusement et .' injurieusement, tant que je puis, de peur de ceste altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n'est rien que je haïsse comme à marchander ; c'est un pur commerce de trichoterie et d'impudence; après une heure de débat et de barguignage, l'un et l'aultre abandonne sa parole et ses serments pour cinq soûls d'amendement. Et si empruntois avec desadvantage -, car n'ayant point le cœur de requérir en présence, j'en renvoyois le hazard sur le papier qui ne faict gueres d'effort, et qui preste grandement la main au refuser. Je me remettois de la conduicte de mon besoing plus gayement aux astres et plus librement que je n'ay faict depuis à ma providence et à mon sens. La pluspart des mesnagiers estiment horrible de vivre ainsin en incertitude, et ne s'advisent pas, premièrement, que la pluspart du monde vit ainsi; combien d'honnestes hommes ont rejecté tout leur certain à l'abandon et le font tOQts les jours pour chercher le vent de la fa-

veur des roys et de la fortune ! Csesar s'endebU d'un million d'or, oultre son vaillant, pour devenir Caesar, et combien de marchands commencent leur traficque par la vente de leur métairie, qu'ils envoyent aux Indes, Tôt per impotentia fréta * .'

En une si grande siccité de dévotion nous avons mille et mille collèges ^ qui la passent commodément, attendants touts les jours de la libéralité du ciel ce qu'il fault à eulx disner. Secondement ils ne s'advisent pas que ceste certitude sur laquelle ils se fondent n'est gueres moins incertaine et hazardeuse que le hazard mesme. Je veois d'aussi près la misère au delà de deux mille escus de rente que si elle estoit tout contre moy ; car oultre ce que le sort a de quoy ouvrir cent bresches à la pauvreté au travers de nos richesses, n'y ayant souvent nu. moyen entre la supresme et infime fortune,

Fortuna vltrea est : twm, quum splendel, frangitur *,

et envoyer cul sur poicnte toutes nos deffenses et levées, je treuve que, par diverses causes, l'indigence se veoid autant ordinairement logée chez ceulx qui ont des biens, que chez ceulx qui n'en ont point , et qu'à l'adventure est elle aulcunement moins incommode quand elle est seule que quand elle se rencontre en compaignie des richesses. Elles viennent plus de l'ordre que de la recepte : Faber est suœ quisque forlunœ * : et me semble plus misérable un ri- I chemalaysé, nécessiteux, affaireux, que celuy ; qui est simplement pauvre : In diviiiis inopes, I quod genus egesiatis gravissimum est *. Les plus I grands princes et plus riches sont, par pauvreté i et disette, poulsés ordinairement à l'extrême nécessité ; car en est il de plus extrême, que d'en devenir tyrans et injustes usurpateurs des biens de leurs subjects?

Ma seconde forme, c'a esté d'avour de Par-

gent ; à quoy m'estant prins, j'en feis bientost

1 des reserves notables, selon ma condition, n'es-

! (I) A traders tant de mers orageuses. Cat., IY, 18.

(2) Congrégations , coiwenis , etc.

(3) £x Mim. Publ. Syri. Godeau , évéque de Grasse , a tradml ' ainsi ce vers :

El eomm« elle ■ rédal éa Tcm Elle en 1 la fragilité.

Corneille a transporté cette traduction dans Polyeucte.

(4) Chacun est Tartisan de sa fortune. Sàl. de Bep. ortHH.^ 1, 1.

(5) L'indigence au sein des richesses est la plus à plniiidre. SÉ»., Epfal. 74.

ESSAIE DE MONTAIGNE

timant pasqoe ce fast avoir, sinon autant qu'on possède oultre sa despense ordinaire, ny qu'on se puisse fier du bien qui est encores en espérance de recepte pour claire qu'elle soit. Car quoy! disois-je, sij'estois surprins d'un tel ou d'un tel accident? et a la suitte de ces vaines et vicieuses imaginations, j'allois faisant l'ingénieux à pourveoir, par ceste superflue reserve, à touts inconvénients ; et sçavois encores respondre, à celuy qui m'alleguoit que le nombre des inconvénients estoit trop infiny, que si ce n'estoit à touts, c' estoit à aulcuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans pénible solicitude : j'en faisois un secret; et moy, qui ose tant dire de moy, ne parlois de mon argent qu'en mensonge, comme font les aultres qui s'appauvrissent riches, s'enrichissent pauvres , et dispensent leur conscience de jamais tesmoingner sinerement de ce qu'ils ont ; ridicule et honteuse prudence ! AUois-je en voyage? il ne me sembtoit estre jamais suffisamment pourveu, et plus je m'estois chargé de monnoye plus aussi je m'estois chargé de crainte , tantost de la seureté des chemins, tantost de la fidélité de ceulx qui conduisoient mon bagage, duquel comme d'aultres que je cognois , je ne m'asseurois jamais assez si je ne Tavois devant mes yeux. Laissois je ma boiste chez moy? combien de souspecons et pensements espineux, et, qui pis est, incommunicables ?j'avois tousjours l'esprit de ce costé Tout compté, il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquérir. Si je n'en faisois du tout tant que j'en dis, au moins il me coustoit à m'empescher de le faire. De commodité j'en tirois peu ou rien; pour avoir plus de moyens de despense, elle ne m'en poisoit pas moins;, car, comme disoit Bion* : «Autant se fasche le chevelu comme le chauve, qu'on luy arrache le poil : » et depuis que vous estes accoustumé et avez planté vqstre fantasie sur certain monceau, il n'est plus à vostre service ; vous n'oseriez l'escorner ; c'est un bastiment qui, comme il vous semble, croulera tout si vous y touchez ; il fault que la nécessité vous prenne à la gorge pour l'entamer, et auparavant j'engageois mes bardes et vendois un cheval avecques bien moins de contraincte et moins envy, que lors je ne faisois bresche à ceste bourse favorie que je tenois à part. Mais

(1) SÉN., de TranquilUiate anlmi, c. 8. G.

le dangier estoit que malayséement peult-on establir bornes certaines à ce désir ( elles sont difficiles à trouver es choses qu'on croit bonnes), et arrester un poinct à l'espargne : on va tousjours grossissant cest amas, et l'augmentant d'un nombre à aultre, jusques à se priver vilainement de la jouissance de ses propres biens, et l'establir toute en la garde et n'en user point. Selon cest espèce d'usage, ce sont les plus riches gents du monde ceulx qui ont charge de la garde des portes et murs d'une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaricieux, à mon gré. Platon * renge ainsi les biens corporels et humains : la santé, la beauté, la force, la richesse ; et la richesse, dict-il, n'est pas aveugle, mais très clairvoyante, quand elle est illuminée par la prudence. Dionysius le fils 2 eut bonne grâce : on l'advertit que l'un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor; il luy manda de le luy apporter; ce qu'il feit, s'en reservant à la desrobbée quelque partie, avec laquelle il s'en alla en une aultre ville, où, ayant perdu cest appétit de thésauriser, il se meil à vivre plus libéralement ; ce qu'entendant, Dionysius luy feit rendre le demourant de son thresor, disant que, puisqu'il avoit apprins à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers.

Je feus quelques années en ce poinct ; je ne sçais quel bon daimon m'en jecta hors très utilement, comme le Syracusain, et m'envoya toute ceste conserve à l'abandon, le plaisir de certain voyage de grande despense^ ayant mis au pied ceste sotte imagination; par où je suis retumbé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j'en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus réglée; c'est que je foys courir ma despense quand et quand ma recepte ; tantost l'une devance, tantost l'auUre, mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. Je vis du jour à la journée et me contente d'avoir de quoy suffire aux besoings présents et ordinaires ; aux extraordinaires, toutes les provisions du monde n'y sçauroient suffire. Et est folie de s'attendre que fortune elle mesme nous arme jamais suffisamment contre soy : c'est de nos arfties

(1) Des Lois, liv. 1, 1. 1, p. 631. C.

(2) Ou Demjs le père, selon Plularquc, dans les Apophllieg- I mes. C.

(3) Il s'agit probablement du voyage d'Italie!, en issoet 81 ; j. v. L.

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