LIVRE I, CHAR XLII
une cité de faire tout ce qui luy plaist : et souvent, à ceste cause, la montre et publication de leur vice blece plus que le vice mesme'. Chascun craint à estre espié et contrerooilé : ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensées, tout le peuple estimant avoir droict et interest d'en juger; oultre ce que les taches s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu j où elles sont assises, et qu'un seing et une verrue au front parroissent plus que ne faict j ailleurs une balafre. Voilà pourquoy les poètes 1 feignent les amours de Jupiter conduictes soubs aulire visage que le sien; et de tant de practiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où il se treuve en sa grandeur et majesté.
Mais revenons à Hieron : il recite aussi combien il sent d'incommodités en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs ; et qu'en toutes ses actions il se treuve enveloppé d'une fascbeuse presse. De vray, à veoir les nostres touts seuls à table, assiégés de tant de parleurs et regardants incogneus, j'en ay eu souveùt plus de pitié que d'envie. Le roy Alphonse disoit que les asnes estoient en cela de meilleure condition que lesroys; leurs maistrts les laissent paistre à leur ayse , là où les roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m'est jamais tumbé en fantasie que ce feust quelque notable commodité, à la vie d'un homme d'entendement, d'avoir une vingtaine de contreroolleurs à sa chaize percée; ny que les services d'un homme qui a dix mille livres de rentes, ou qui a prins Casai ou deffendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables que d'un bon valet et bien expérimenté. Les advantages principesques sont quasi advantages imaginaires; cbasque degré de fortune a quelque image de principauhé; Cœ.sar appelle roytelets touts les seigneurs ayants justice en France de son temps^. De vray, sauf le nom de sire , on
(t) Pluique exemplo qitam peccato nocent. Cic, de Leg., HI,U.
(a) Comme César ne dit rien de semblable des Gaulois , Cosle a préteodu , d'après Barboyrac , que Slonlaisne, par unr* iiiad- Tcnance qu'il a commise encore ailleurs, liv. II, c. 8, avait rapporté ici aux Gaulois ce que César a dit des Germains (de Bell. Gall., VI , îô ) : In pace twUus cornmttiiis est magisiraïus ; ted principes regiomnn atqiie pagorum inier suos jus dicttnt , eontroversioique minutint. Il est possible aussi que Montaigne tasse allusion à ce passage que Cicéron ( £p. fam.. vn , 5 ) nous
MOMTAIUKK.
va bien avant avecques nos roys. Et veoyez, aux provinces esloingnées de la court, nommons Bretaiîrne pour exemple, le train, les subjects, les officiers', les occupations, le service et cerimonie d'un seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets ; et veoyez aussi le vol de son imagination, il n'est rien plus royal: il oyt parler de son maistre une fois l'an, comme du roi de Perse, et ne le recognoist que par quelque vieux cousinage que son secrétaire tient en registre. A la vérité, nos loix sont libres assez; et le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme françois à peine deux fois en sa vie. La subjection essentielle et effectuelle ne regarde, d'entre nous, que ceulx qui s'y conviennent et qui aiment à s'Iionorer et enrichir par tel service : car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procès, il est aussi libre que le duc de Venise. Paucos serviius, plures servitutem tenent^.
Mais sur tout Hieron faict cas de quoy il se veqid privé de toute amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfaict et doulx fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté puis je tirer de ccluy qui me doibt , veuille il ou non tout ce qu'il peult ? Puis je faire estât de son humble parler et courtoise révérence, veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser? L'honneur, que nous recevons de ceulx qui nous craignent, ce n'est pas honneur; ces respects se doibvent à la royauté, non à moy.
Maximum hoc regni bonum est Qnod fada domini cogilttr populus sut Quam ferre , tam laudarei.
Veois je pas que le meschant, le bon roy, celuy qu'on hait, celuy qu'on aime, autant en a l'un que l'aultre? De mesmes apparences, de mesme cerimonie estoitservy mon prédécesseur et le sera mon successeur. Si mes subjects ne m'offensent pas, ce n'est tesmoignage d'aulcune bonne affection : pourquoy le prendrois je en
a conservé d'une lettre de César: 3/. Orfimn, qiiem mihi coinmendax, vel regem Galliœ faciam, vel hune Lepiœ delega. J.V. L.
(1) Peu d'hommes sont enchaînes à la servitude ; un grand nombre s'y enchaiiient. SÉx., Epiu. 22.
(2) Le plus grand avantage de la royauté , c'est que les peuples sont obligés non-seulement de souffrir, mais de louer les actions de leurs maîtres. Sk«., Thyest., acte n , se. l , v. ôo.
ESSAIS DE MOIS lAlGNE,
cesle part là , puisqu'ils ne pourroient quand ils vouldroient? Nul ne me suyl pourTamitié qui soit entre luy et moy; car il ne s'y sçauroit couldre amitié où il y a si peu de relation et de correspondance : ma haulleur m'a mis hors du commerce des hommes; il y a trop de disparité et de disproportion. Ils me suy vent par contenance et par coustume, ou, plustost que moy, ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout ce qu'ils me dient et font, ce n'est que fard, leur liberté estant bridée de toutes parts par la grande puissance que j'ay sur eulx : je ne veois rien autour de moy que couvert et masqué.
Ses courtisans louoient un jour Julian l'empereur de faire bonne Justice: «Je m'enorgueiliirois volontiers, dict il, de ces louanges, si elles venoient de personnes qui osassent accuser ou meslouer mes actions contraires, quand elles y seroient*. »> Toutes les vrayes commodités qu'ont les princesleur sont communes avecques les hommes de moyenne fortune ( c'est à faire aux dieux de monter des ciievaulx aislés et se paistre d'ambrosie) : ils n'ont point d'aultre sommeil et d'aultre appétit que le nostre ; leur acier n'est pas de meilleure trempe que celuy de quoy nous nous armons ; leur couronne ne les couvre ny du soleil ny de la pluie.
Diocletian, qui en portoit une si révérée et si fortunée, la resigna, pour se retirer au plaisir d'une vie privée ; et quelque temps après, la nécessité des affaires publicques requérant qu'il reveinst en prendre la charge, il respondit à ceulx qui l'en prioient : « Vous n'entreprendriez pas de me persuader cela, si vous aviez veu le bel ordre des arbres que j'ay moy mesme plantés chez moy, et les beaux melons que j'y ai semés "^. »
A l'advis d'Anacharsis^, le plus heureux estât d'une police seroit où, toutes aultres choses estants equables, la precedence se mesureroit à la vertu et le rebut au vice.
Quand le roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cineas, son sage conseiller, luy voulant faire sentir la vanité de son ambition : «Eh bien ! sire, luy demanda il, à quelle fin dressez vous ceste grande entreprinse? — Pour me faire maistre de l'Italie, respondit il soubdain. — Et
(1) AUMIEN MARCELLIS , XXII , 10. G.
(i; AURÉL. Victor , à l'arlicle Dioctétien. C. (5) Plit., nanquel des sept Sages, c. 13. C.
puis, suy vit Cineas, cela faict? — Jépasseray, dict l'aultre, en Gaule et en Espaigne. — 1 .t après?
— Je m'en iray subjuguer l'Afrique; et enfin, quand j'auray mis le monde en ma subjection, je me reposeray et vivray content et à mon ayse.
— Pour dieu ! sire, rechargea lors Cineas, dicte.' moy à quoy il tient que vous ne soyez des à pro sent, si vous voulez, encest estât? Pourquoy ne vous logez vous dès cesle heure où vous dictes aspirer, et vous espargnez tant de travail et de hazard, que vous jectez entre deux*?»»
Nimhum , quia non hene noral quœ esseï hxtbendi Finis , et oinuino qxioad crescat vera voluptus'.
Je m'en vais clorre ce pas par un verset ancien que je Ireuve singulièrement beau à ce propos : Mores cuique sui fingunt forlunam •'.