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LIVRE I, CHAP. XLII

jour e.stant blecé, regardant escouler le sang de sa playe : « Eh bien! qu'en dites vous? dict il; est ce pas icy un sang vermeil et purement humain? il n'est pas de la trempe de celuy que Homère faict escouler de la playe des dieux <. » Hermodorus le poète avoit faict des vers en l'honneur d'Antigonus, où il l'appelloit fils du soleil : et luy, au contraire : » Celuy, dict ;1, qui vuide ma chaize percée sçait bien qu'il n'en est rien^. » C'est un homme pour touts potages : et si de soy mesme c'est un homme mal nay, l'empire de runi\-ers ne le sçauroit rabiller.

Pvellœ Bunc rapiant; quidqtifd ealcaverit hie, rosa fiât':

quoy pour cela si c'est une ame grossière et stupide? La volupté mesme et le bonheur ne se perçoivent point sans vigueur et sans esprit.

Hœc perinde sunt ulillius animus, qui ea possidel. Qui uti scit ei bana; illi qui non utilur recie, mula^.

Les biens de la fortune, touts tels qu'ils sont, encores faut il avoir le sentiment propre à le.s savourer. C'est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux.

Non domus et fundus, non ceris acenus, et awri,

JE,groio dominl deduxit corpore febres.

Son avimo curas. Valeat possessar oportet,

Qui comportalis rébus bene cogitât uti :

Qui cupit, aut metuit, juvat iUum sic domus, aut res.

Il Lippum pictœ tabulœ, fomenta podagram '.

Il est un sot, son goust est motisse et hebeste; il n'en jouît non plus qu'un morfondu de la doulceur du vin grec, ou qu'un cheval de la richesse du harnois duquel on l'a paré : tout ainsi, comme Platon dict s, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui s'appelle bien, est equalement mal à l'injuste, comme bien au juste ; et le mal au rebours. Et puis, où le corps et l'ame sont en mauvais estât,

(1) Plct., Apophtegmes, à fanicle Jdexandre. C.

(2) PLtT., ibid., à l'article Antigonus. C.

(55) Que les jeunes filles se l'enlèvent, que partout les roses naissent sous ses pas. Perse, Sa/., II, 58.

(4) Ces choses sont tout ce que leur possesseur les lait être ; des biens pour qui sait en user, des maux pour qui en lait un mauvais usage. Ter-, flicaw/onf., acte I, se. 3,v. 21.

(5) Cette maison superbe, ces terres immenses, ces tas d'or et d'argent chassent-ils la fièvre et les soucis du maître ? Pour jouir de ce qu'on possède, il faut être sain de corps et d'c?pril. Pour quiconque est tourmenté de crainte ou de désir, toutes ces ridiessos sont comme des fomentations pour uu goutteux, comme des tableaux pour des yeux qui ne peuvent souffrir lalumicrc. IIor., Eitist., I, 2, 47.

[(i) Lois, M, p. 579. C

iU

ESSAIS DE MOINTAlGiNE,

à quoy faire ces commodités externes? veu que la moindre picqueure d'espingle, et passion de l'ame, est suffisante à nous oster le plaisir de la monarchie du monde. A la première strette* que luy donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté,

Toius et argento couflatus, totns et auro *,

perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? s'il est en cholere, sa principaulté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents comme un fol? Or, si c'est un habile homme et bien nay, la royauté adjouste peu à son bonheur

.Si venlri bene si lateri est, pedibusque tuis, nil Diviliœ poterunt regales addere majus ^ ;

il veoid que ce n'est que biffe* et piperie. Ouy, à l'adventure, il sera de l'advis du roy Seleucus, « que qui sçauroit le poids d'un sceptre, ne daigneroit l'amasser quand il le trouveroit à terre ^ : » il le disoit pour les grandes et pénibles charges qui touchent un bon roy. Certes, ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler aultruy, puis- «fu'à régler nous mesmes il se présente tant de difficultés. Quand au commander, qui semble estre si doulx, considérant l'imbécillité du jugement humain, et la difficulté du choix es choses nouvelles et doubteuses, je suis fort de cest avis, qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de suy vre que de guider, et que c'est un grand séjour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une voye tracée, et à respondre que de soy :

Vt satius tnullo jam sit parère quieium. Quant regere imper io res telle ^.

Joinct que Cyrus disoit qu'il n'appartenoit de commander à homme qui ne vaille mieulx que ceulx à qui il commande. Mais le roy Hieron, en Xenophon", dict davantage, qu'en la jouis-

(1) C'est-à-dire étreinte. — Slrette vient de l'italien uretta, 'S'iisignifle la même chose. G.

(2) Tout couvert d'argent, tout brillant d'or. Tib., 1,2,70.

(3) Avez-vous l'estomac bon, la poitrine excellente? n'étcsvous point tourmenté de la goutte? les richesses des rois ne pourraient ajouter à votre bonheur. Hor., Epist., 1, 2, 5.

(4) Trompeuse apparence. Ce mot, qui vient sans doute do l'italien beffa, niche, moquerie, veut dire proprement une pierre fausse, selon Kicot. C.

(j) Plot., Si l'homme sage doit se mc'ler des affaires d'état, c. 12. C.

(C) Il vaut mieux obéir tranquillement que de prendre le fardeau des affaires publiques. Lucr, V, 1136.

(7) Dans le traité intitulé : Hiéron, ou de la condition des liais c.

sance des voluptés mesmes, ils sont de pire condition que les privés, d'autant que l'aysance et la facilité leur oste l'aigredoulce poincte que nous y trouvons.

Pinguis amor, nimiumque potens, in tœdiœ nobis Yertitur, et, stomacho dulcis ut esta, nocet '.

Pensons nous que les enfants de chœur prennent grand plaisir à la musique? la satiété la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les mascarades, les tournois, resjouissent ceulx qui ne les veoyent pas souvent et qui ont désiré de les veoir ; mais à qui en faict ordinaire, le goust en devient fade et malplaisant : ny les dames ne chatouillent celuy qui en jouît à cœur saoul : qui ne se donne loisir d'avoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire : les farces des bateleurs nous réjouissent ; mais aux joueurs elles servent de corvée. Et qu'il soit ainsi, ce sont délices aux princes, c'est leur feste, de se pouvoir quelquesfois travestir et desmettre à la façon de vivre basse et populaire:

Plerumque gratœ principibus vices, Uundœque parvo sub lare pauperum Cœnœ, sine aulœis et ostro, Sollicitam explicuere frontem >.

H n'est rien si empeschant, si degousté, que l'abondance. Quel appétit ne se rebuteroit à veoir trois cents femmes à sa mercy, comme les a le Grand-Seigneur en son serrail? Et quel appétit et visage de chasse s'estoit réservé celuy de ses ancestres qui n'alloit jamais aux champs à moins de sept mille faulconniers? Et oultre cela, je crois que ce lustre de grandeur apporte non legieres incommodités à la jouissance des plaisirs plus doulx ; ils sont trop esclairés et trop en butte : et je ne sçais comment on requiert plus d'eulx de cacher et couvrir leur faulte ; car ce qui est à nous indiscrétion, à eulx le peu pie juge que ce soit tyrannie, raespris et desdaing des loix : et oultre l'inclination au vice, il semble qu'ils adjoustent encore le plaisir de gourmander et soubmettre à leurs pieds les observations pubUcques. De vray, Platon, en son Gorgias^, définit tyran celuy qui a. licence en

(1) L'amour déplaît s'il est trop bien traité ; c'est un aliment agréable dont l'excès devient nuisible. Ovide, ^mo^., II, 19, 2d.

(2) Le changement plait aux grands : une table propre, sans tapis , sans pourpre , un repas frugal sous le toit ou pauvre , leur a souvent déridé le liront. Hor., Od., III , 29 , 13.

(3) Tome I , p. 469 C , édition d'Estienne. C. .^'^

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