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LIVRE I, CHAP. XLVII

ger et lenr ordre et leur haleine; leur donnant cependant l'advantage de l'impétuosité pour leurs personnes et pour leurs armes à traict *. D'aullres ont réglé ce double en leurs armées, de ceste manière : « Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy ; s'ils vous attendent de pied coy, courez leur sus^. »

Au passage que l'empereurCliarlescincpjiesme feit en Provence, le roy François feut au propre d'eslire, ou de luy aller au devant en Italie, ou de lattendreen ses terres ; et bien qu'il considerast combien c'est d'advantage de conserserver sa maison pure et nette des troubles de la guerre, à En qu'entière en ses forces elle puisse continuellement fournir deniers et secours au besoing; que la nécessité des guerres porte à touts les coups de faire le gast, ce qui ne se peult faire bonnement en nos biens propres ; et si, le paîsan ne porte pas si doulcement ce ravage de ceulx de son party que de l'ennemy, en manière qu'il s'en peult ayséement allumer des séditions et des troubles parmy nous ; que la licence de desrober et piller, qui ne peult estre permise en son païs, est un grand support aux ennuis de la guerre; et qui n'a aultre espérance de gaing que sa solde, il est malaysé qu'il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte; que celuy qui met la nappe tumbe tousjours des despens; qu'il y a plus d'alaigresse à assaillir qu'à deffendre ; et que la secousse de la perte d'une battaille dans nos entrailles est si violente qu'il est malaysé qu'elle ne croulle tout le corps, attendu qu'il n'est passion contagieuse comme celle de la peur, ny qui se prenne si aiséement à crédit, et qui s'espande plus brusquement; et que les villes qui auront ouï l'esclat de ceste tempeste à leurs portes, qui auront recueiliy leurs capitaines et soldats tremblants encores et hors d'haleine, il est dangereux sur la chaulde* qu'elles ne se jectent à quelque mauvais part v : si est ce3 qu'il choisit de rappeler les forces qu'il avoit delà les monts, et de veoir venir l'ennemy. Car il peut imaginer, au contraire,

(1) Voyez XÉs., Anab., J,8. J. V. L.

(2) Plct. dans les Préceptes de ilariage, c. 34. C.

(3) Quoi qu'il en soit, François P' se détermina a rappeler, etc. Tout ce qui sirit.jusqu'à la fin du paragraplic, est tiré presque mot pour mot d'un discours fait en plein conseil par François I«r, tel qu'on le trouve dans les Mémoires de Gnt. Dc Bellat, Bv. VI. éd. du Panthéon, C.

qu'estant chez luy et entre ses amis, il ne pouvoit faillir d'avoir plinté' de toutes commodité.s; les rivières, les passages, à sa dévotion, luy conduiroient et vivres et deniers en toute seureté, et sans besoing d'escorte; qu'il auroit ses subjects d'autant plus affectionnés qu'ils aaroient le dangier plus près; qu'avant tant de villes et de barrières pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et advantage; et, s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son ayse il pourroit veoir morfondre son ennemy, et se desfaire soy mesme par les difficultés qui le f^ombattroient engagé en une terre contraire , où il n'auroit devant, ny derrière luy, ny à costé, rien qui ne luy feist guerre, ny le moyen de refreschir ou d'eslargir son armée, si les maladies s'y mettoient , ny de loger à couvert ses blecés, nuls deniers, nuls vivres, qu'à poincte de lance, nul loisir de se reposer et prendre haleine, nulle science de lieux ni de païs qui le sceust deffendre d'embusches et surprinses; et, s'il venoit à la perte d'une battaille, aulcun moyend'en sauver les reliques. Et n'a voit pas faulle d'exemples pour l'un et pour l'aultre party.

Scipion trou\ a bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique que de deffcndre les siennes, et le combattre en Italie, oià il estoit; d'où bien luy print. Mais, au rebours, Hannibal, en ceste mesme guerre, se ruina d'avoir abandonné la conqueste d'un païs estrangierpour aller deffendrelesien. Les Athéniens, ayants laissé l'ennemy en leurs terres pour passer en la Sicile, eurent» la fortune contraire: mais Agathocles, roy de Syracuse, l'eut favorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy.

Ainsi nous avons bien accoustumé de dire, avecques raison, que les événements et issues despendent, notamment en la guerre, pour la pluspart, de la fortune; laquelle ne se veult pas

! renger et assubjectir à nostre discours et pru-

i dence, comme disent ces vers:

i Et maie consuliis preiium est ; prudentia fallax.

i A'ec foriuna probai causas, sequiturque merentes,

j Sed vaga per cunctos millo discrimine feriur.

I Scilicel est aliud, quod nos cogatque regatque

Majus, et in proprias ducat mortalia leges *.

(1) Abondance. —Deplenitas.

{21 Souvent l'imprudence réussit , et la prudence nous trompe; souvent la fortune ne favorise pas les plus dignes : toujours inconstante, eOe voIUpe cà et là au gré de ses capri

ESSAIS DE MOINTAIGNE,

Mais, à le bien prendre, il semble que nos conseils et délibérations en despendent bien autant; et que la fortune engage en son trouble et incertitude aussi nos discours. « Nous raisonnons hazardeusement et témérairement, dict Timœus en Platon*, parce que, comme nous, nos discours ont grande participation à la témérité du hazard. »

GHAPITEE XLVIII.

Des destriers.

Me voicy devenu grammairien, moy qui n'apprins jamais langue que par routine, et qui ne sçais encore que c'est d'adjectif, conjunctif et d'ablatif. Il me semble avoir ouï dire que les Romains avoient des cbevaux qu'ils appelloient funales, ou dextrarios^, qui se menoient à dextre, ou à relais, pour les prendre touts frais au besoing : et de là vient que nous appelions destriers les chevaux de service; et nos romans disent ordinairement adestrer pour accompaigner. Ils appelloient aussi desullorios equos des chevaux qui estoient dressés de façon que, courants de toute leur roideur, accouplés coste à coste l'un de l'aultre, sans bride, sans selle, les gentilshommes romains, voire touts armés, au milieu de la course se jectoient et rejcctoient de l'un à l'aultre. Les INumides gendarmes menoient en main un second cheval, pour changer au plus chauld de la meslée : Quibus, desuUorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam sœpè pugnam in recentem equum, ex fesso, armalis transsultare mos erat : tanta velocilas ipsis, tamque docile equorum genus^l II se treuve plusieurs chevaux dressés à secourir leur maistre, courir sus à qui leur

ces. C'est qu'il y a une puissance supérieure qui nous mal- Irise et qui lient fous sa dépendance toutes les choses mortelles. Manilius, IV, 95.

(1) Dans le Ttmee, p. 528. G,

(2) D'aitelage ou de main. Suétone, Tib^e, c. 6, et Stace, Thrbafde, VI, 461, ont employé fitnalis dans ce soi». Quant à dextrariiLS, c'est un barbarisme, usité seulement dans les auteurs du moyen-âge. Ainsi l'érudition de Montaigne se trouve encore en défaut. J. v. L.

(5) Comme ceux de nos cavaliers qui sautent d'un cheval sur Pautre, les Numides avaient coutume d« mener deux chevaux ; et, tout armés, dans le fort du combat, ils so jetaient souvent d'un cheval Xatig^ué sur un cheval frais: telle était leur agilité et la docilité de leurs chevaux .' tite Live, XXIII, 29.

présente une espée nue. se jeeter, des pieds et des dents, sur ceulx qui les attaquent et affrontent; mais il leur advient plus souvent de nuire aux amis qu'aux ennemis ; joinct que vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont une lois harpes, et demeurez à la miséricorde de leur combat. 11 mesprint lourdement à Artybius , gênerai de l'année de Perse, combattant contre Onesilus, roy de Salamine, de personne à personne, d'estre monté sur un cheval façonné en ceste eschole; car il feut cause de sa mort, le coustillier* d'Onesilus l'ayant accueilly d'une faulx entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre^. Et ce que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuove le cheval du roy Charles le deschargea, à ruades et pennades, des ennemis qui le pressoient, et qu'il estoit perdu sans cela, ce feut un grand coup de hazard, s'il e.st vray. Les Mammelus se vantent d'avoir les plus adroicts chevaux de gendarmes du monde ; que par nature et par coustume ils sont faicts à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui il fault qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu'on leur faict ; et pareillement à relever, de la bouche, les lances et dards emmy la place, et les offrir au maistre selon qu'il le commande. On dict de Cœsar, et aussi du grand Pompeius, queparmy leurs aultres excellentes qualités ils estoient fort bons hommes de cheval : et de C^esar, qu'en sa jeunesse, monté à dos sur un cheval, et sans bride, il luy faisoit prendre carrière, les mains tournées derrière le dos^. Comme nature a voulu faire de ce personnage et d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est aussi efforcée à les armer extraordinairement; car chascun sçait, du cheval d'Alexandre, Bucephal, qu'il avoit la teste retirant à celle d'un taureau; qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre, ne peut estre dressé que p^r luy mesme, feut honnoré après sa mort, et une ville bastie en son nom*. Cœsar en avoit aussi un aultre qui avoit les pieds de devant comme un homme, ayant \ l'ongle coupée, en forme de doigts, lequel ne j

(1) Qui portait la coustille. Couslille était une épée ou ( long poignard.

(2) HÉROD., v, m et 112. J. V. L. .

(3j Pli;»., Vie de César, c.Ji.C.

{i) .\ill'-Oklle, V, 2. J. V. L.

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