LIVRE T, CH \P. XLVIII
peut estre monté ni dressé que par Qcsar, qui dédia son image après sa mort à la déesse Venus'.
Je ne desmonte pas volontiers quand je suis à cheval ; car c'est l'assiette en laquelle je me treuve le mieulx, et sain, et malade. Platon^ la recommende pour la santé; aussi dict Pline qu'elle est salutaire à l'estomach et aux joinctures. Poursuyvons doncques, puisque nous y sommes.
On lit en Xenophon^ la loy deffendant de voyager à pied à homme qui eust cheval. Trogus et Juslinus* disent que les Parthes avoient accoustumé de faire à cheval, non seulement la guerre, mais aussi touts leurs affaires publicques et privés, marchander, parlementer, s'entretenir et se promener; et que la plus notable dilTerence des libres et des serfs, parmy eulx, c'est que les uns vont à cheval, les aultres à pied : institution née du roy Cyrus.
11 y a plusieurs exemjsles en l'histoire romaine (et Suétone le remarque plus particulièrement de CœsarS) des capitaines qui commandoient à leurs gents de cheval de mettre pied à terre, quand ils se trouvoient pressés de l'occasion, pour oster aux soldats toute espérance de fuyte, et pour l'advantage qu'ds esperoient en ceste sorte de combat : Quo, haud dubiè, superat Romanus^, dict Tite Live. Si est il que la première provision de quoy ils se servoient à brider la rébellion des peuples de nouvelle conqueste, c'estoit leur oster armes et chevaux : pourtant veoyons nous si souvent en ÙBsar : Arma proferri, jumenta produci, obsides dari jubeP . Le Grand-Seigneur ne permet aujourd'huy, ny à chrestien, ny à juif, d'avoir cheval à soy, soubs son empire.
Nos ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, es combats solennels et journées assignées, se mettoient, la pluspart du temps, touls à pied, pour ne se fiera auUre chose qu'à leur force propre et vigueur de leuF
(Il Sizj., César, c.Gl. G.
(2) tOM, liv. vn, Tors le commencemeDt. Le passage de Plise se trouve au liv. XX\in, c. 4. C. (5) CijTopedie, liv. iv, c. 3. C.
{*) JcsTW, liv. XLI. C.
(5) ScÉT., 0«ar, c. 60, C.
(6) Où, sans aucun doute, les Romains excellent. Tite I.ive, ai.
^) Il commande qn'on livre armes, chevaux, otages. De BeUoCalUco,\U, il.
courage et de leurs membres, de chose si chère que l'honneur et la vie. Vous engagez, quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon', vostre valeur et vostre fortune à celle de vostre cheval : ses playes et sa mort tirent la vostre en conséquence; son effroy ou sa fougue vous rendent ou téméraire ou lasche ; s'il a faulte de bouche ou d'esperon, c'est à vostre honneur à en respondre. A ceste cause, je ne treuve pas estrange que ces combats là feussent plus fermes et plus furieux que ceiilx qui se font à cheval :
Cœdebanl pariter, pariterque ruebant Viclores vicliquei neque his fuga nota, neque illu *:
leurs battailles se voyent bien mieulx contestées ; ce ne sont à ceste heure que routes : Primus clamor atque impetus rem decernit^. Et chose que nous appelions à la société d'un si grand hazard doibt estre en nostre puissance le plus qu'il se peult; comme je conseillerois de choisir les armes les plus courtes, et celles de quoy nous nous pouvons le mieulx respondre. 11 est bien plus apparent de s'asseurer d'une espée que nous tenons au poing que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pièces, la pouidre, la pierre, le rouet, desquelles la moindre qui vienne à faillir vous fera faillir vostre fortune. On assené peu seurement le coup que l'air vous conduict :
Et, quo ferre veliut, permitiere vulnera ventis: Etuis habet vires ; et gens qiuecumque virorum tst Bella gerii gladiis *.
Mais quant à ceste arme là, j'en parleray plus amplement, où je feray comparaison des armes anciennes aux nostres ; et, sauf l'estonnement des aureilles, à quoy désormais chascun est apprivoisé, je crois que c'est une arme de fort peu d'effect, et espère que nous en quitterons un jour l'usage. Celle de quoy les Italiens se servoient, de ject et à feu, estoit plus effroyable : ils nommo ent phalarica une certaine espèce de javeline, armée par le bout d'un fer de
li)Ojropfdie,ÏV,Z.C.
{i) Pei-soiine ne songeait à fuir ; les vainqueurs, les vaincus avançaient, combattaient, frappaient, mouraient ensemble. ViEC, Enéide, X, 736.
f>) i.es premiers cris et la première diai^ décident de la victoire. Tit. Liv., XXV, 41.
(4) Ix)rsqu'on laisse aux vents le soin de diriger ses coups. Lépee est la force du soldat ; toutes les nations guerrièrtf combattent avec l'épée. Lie, MU, 384.
ESSAIS DE MONTAIGNE
trois pieds, a fin qu'il peust percer d'oultre en oultre un homme armé, et se lançoit tantost de la main en la eampaigne, tantost à tout des engeins, pour deffendre les lieux assiégés : la hante, revestue d'estouppe empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course; et, s'attachant au corps ou au bouclier, ostoit tout usage d'armes et de membres, Toutesfois il me semble que, pour venir au joindre, elle portast aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ jonché de ces tronçons brusiants peult produire en la meslée une commune incommodité :
Magnum strideiis contoria phalarica venit, Fulminls acta modo '.
Ils avoient d'aultres moyens, à quoy l'usage les dressoit, et qui nous semblent incroyables par inexpérience ; par où ils suppleoient au deffaull de nostre pouldre et de nos boulets. Ils dardoient leurs piles de telle roideur que souvent ils en enfiloient deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoient. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains : Saxis globosis... funda, marc aperlum incessentes... coronas modici circuli, magno ex intervallo loci, ussueti Irajicere, non capita modo hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent^. Leurs pièces de batteries representoient, comme l'effect , aussi le tintamarre des nostres : ad ictus mcenium cum terribili sonitu editos, pavor et trepidatio cepit^. Les Gaulois nos cousins, en Asie, haïssoient ces armes traistresses et volantes, duicts à combattre main à main avecques plus de courage. Non tam patentibus plagis moventur... ubi latior quàm altior plaça est, etiam gloriosius se pugnare putant : iidem, guum aculeus sagiltœ aut glandis abdltœ introrsus tenui vulnere in speciem urit... tum, in rabiem et pudorem tam parvœ perimenlis pestis vei'si, prosternunt corpora humi* : peincture bien voisine
11) Semblable à la foudre, la pfialarique fendait l'air avec un horrible sifflement. Viuc, Enéide, IX, 705.
(2) Exercés à lancer sur la mer les cailloux ronds que l'on trouve sur les rivages et à tirer d'une dislance Ci)nsidérable dans un cercle de médiocre grandeur, ils blessaient leurs ennemis non-seuleraent à la léte, mais à telle partie du visago qu'il leur plaisait. Tit. Liv., XXXVI1I,29.
(5) Au retentissement des murailles frappées avec un bruit terrible, le trouble et l'effroi s'empara des assiégés. Tit. Liv., XXXVIII, S
(4) La largeur des plaies ne les effraie pas ; lorsque la blessure est plus lar^e que profonde , ils s'en font gloire comme d'une preuve de valeur. Mais lorsque la pointe d'un dard ou
d'une harquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraicte, rencontrèrent une nation qui les endommagea merveilleusement, à coups de grands arcs et forts, et de sagettes si longues qu'à les reprendre à la main on les pouvait rejecter à la mode d'un dard, et perceoient de part en part un bouclier et un homme armé*. Les engeins ^ que Dionysius inventa à Syracuse à tirer des gros traicts massifs et des pierres d'horrible grandeur, d'une longue volée et impétuosité, representoient do bien près nos inventions.
Encores ne fault il pas oublier la plaisante assiette qu'avoit sur sa mule un maistre Pierre Pol , docteur en théologie , que Monstrelet recite avoir accoustumé se promener par la ville de Paris , assis de costé comme les femmes. Il dict aussi ailleurs que les Gascons ^ avoient des chevaux terribles , accousturaés de virer en courant ; de quoy les François , Picards , Flamands et Brabançons faisoient grand miracle, « pour n'avoir accoustumé de les veoir ; ♦» ce sonl ses mots. Cœsar, parlant de ceulx de Suéde * : « Aux rencontres qui se font à cheval, dict ils, ils se jectent souvent à terre pour combattre à pied, ayant accoustumé leurs che vaux de ne bouger ce pendant de la place , ausquels ils recourent promptement s'il en est besoing ; et, selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si lasche que d'user de selles et bardelles ; et mesprisent ceulx qui en usent : de manière que , fort peu en nombre , ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs. » Ce quej'ay admiré aultrefois, de veoir un cheval dressé à
une balle de plomb pénètre fort avant dans les chairs en laissant une ouverture peu apparente, alors, fuiieux de périr pai une atteinte si légère , ik se roulent par terre de rage et de honte. Tit. Liv., XXXVIII, 21.
(I) XÉ.\op., ^wa/>as.,V. 2. C.
(-2) La caiapidie, dont Élien attribue l'invention à Denys luimême, Var. Hist., VI, 12. Diodore de Sicile , XIV , 42, dit simplement que la catapulle fut inventée à Syracuse du temps de Denys-l'Ancien. Pline, VII, 5C, prétend que les Syro-Phénicieas s'en servirent les premiers. Voyez Juste Lipse, Po/iorcp/., III, a. J. V. L.
(3) Monstrelet, liv. I, c. 66, y joint les Lombards. C.
(4) Usez de Suéve ou de Soiiabe, peuple d'Allemagne que César nomme expressément Siievoritm gens ( de Bell. Gall.,l\ 1). La Suède était inconnue aux Romains du temps de César, ce qu'apparemment Montaigne savait fort bien. Suéde doit donc être ici une faute d'impression, mais qui se trouve dans toutes les éditions que j'ai pu consulter. C
(5) De Bell. GalL, IV , 3. Les Bretons avaient un usage semblable, iWd.,c. 33. J. V. L. •