‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 124 sur 402 · CHAPITRE XI. IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. IX

Des coustumes anciennes.

J'excuserois volontiers, en nostre peuple, de n'avoir aultre patron et règle de perfection que ses propres mœurs et usances; car c'est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de touls hommes, d'avoir leur visée et leur arrest sur le train auquel ils sont nays. Je suis content, quand il verra Fabricius ou Lœlius, qu'il leur treuve la contenance et le port barbare, puisqu'ils ne sont ny vestus ny façonnés à nostre mode : mais je me plains de sa particulière indiscrétion de se laisser si fort piper et aveugler à l'auctorité de l'usage présent, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'advis touts les mois, s'il plaist à la coustume, et qu'il juge si diversement de soy mesme. Quand il portoit le buse de son pourpoinct entre les mammelles, il maintenoit, par vifves raisons, qu'il estoit en son vray lieu : quelques années après, le voilà avalé jusques entre les cuisses; il se mocque de son aultre usage, le treuve inepte et insupportable. La façon de se vestir présente luy faict incontinent condamner l'ancienne, d'une resolution si grande et d'un consentement si universel que vous diriez que c'est quelque espèce de manie qui luy tourneboule ainsi l'entendement. Parce que nostre changement est si subit et si prompt en cela que l'invention de touts les tailleurs du monde ne scauroit fournir assez de nouvelletés, il est force que bien souvent les formes mesprisées reviennent en crédit, et celles là mesmes tumbent en mespris tantost après ; et qu'un mesme jugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d'une inconstance et legiereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous qui ne se laisse embabouiner de ceste contradiction, et esblouïr tant les yeulx internes que les externes insensiblement.

Je veulx icy entasser aulcunes façons anciennes quej'ay en mémoire, les unes de mesme lesnostres, ïesault-res différentes; à fin qu'ayant en l'imagination ceste continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le jugement plus esclaircy et plus ferme.

Ce que nous disons de combattre à l'espce et la cape, il s'usoit encores entre les Roniains, ce dict Cœsar : Sinislras sagis involvunt, gladiosque dislringunt^; et remarque dès lors en nostre nation ce vice, qui y est encores, d'arresier les passants que nous rencontrons en chemin 2, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de recevoir à injure et occasion de querelle s'ils refusent de nous respondre.

Aux bains, que les anciens prenoient touts les jours avant le repas, et les prenoient aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à laver les mains, ils ne se lavoient du commencement que les bras et les jambes 3; mais depuis, et d'une coustume qui a duré plusieurs siècles et en la pluspart des nations du monde, ils se lavoient tout nuds d'eau mixtionnée et parfumée, de manière qu'ils employoient pour tesmoignage de grande simplfcité, de se laver d'eau simple. Los plus affettés et délicats se parfumoient tout le corps bien trois ou quatre fois par jour. Ils se faisoient souvent pinceter tout le poil, comme les femmes françoises ont prins en xisage, depuis quelque temps, de faire leur front,

Qu;d pecius , quod entra tibi, quod brachia vellis '* ,

qnoyqu'ils eussent des oignements propres a ce\a.

Psilothro nilet , aui acida lalet oblita creia^.

Ils aimoient à se coucher mollement, et allèguent pour preuve de patience de coucher sur les matelats. Ils mangeoient couchés sur des licts, à peu près en mesme assiette que les Turcs de nostre temps.

Inde loro pater Alneas sic orsus ab alio^.

Et dict on du jeune Caton", que depuis la battaille de Pharsale, estant entré en dueil du mauvais estât des affaires publicques, il mangea tousjours assis, prenant un train de vie austère. Ils baisoient les mains aux grands, pour les honnorer et caresser. Et entre les amis, ils

(1) Ils s'enveloppent la main gauche de leurs saies cl tirent l'épée. CÉSAR , de Bello Chili, 1 , 73. (î) CÉSAR, à* Bello Gallico, IV, 5. J. v. L.

(3) SÉ.N., Epist. $6. G.

(4) Tu l'épilos la poitrine , les jambes el les bras. Uariial, 11,62. 1.

(5) Elle oint sa |)eau d'onguents dépikuoircs oul'emiiiit de craie détrempée dans du vinaigre. 1d., VI, 93, 9.

(6) Alors, du lit élevé où il était placé. Enée paria ainsi VlRC, ÉWfidc, II, i.

7) l'UT., Camn d Clique, c. 16 de la version d'Ani ot. C

s'entrebaisoient, en se saluant, comme font les Vénitiens :

Graïaïusque darem cum dulcibus oscula verbis ' ;

et touchoient aux genouils pour requérir et saluer un grand, Pasiclès le philosophe, frère de Craies, au heu de porter la main au ge ouil, la porta aux genitoires;celuy à qui il s'addrespoil l'ayant rudement repoulsé : « Comment, dict il, cesle partie n'est elle pas vostre, aussi bien que l'auhre^? » Ils mangeoient comme nous le fruict à l'issue de la table ^. Us se torchoient le cul ( il faut laisser aux femmes ceste vaine superstition des parolles ) avecques une esponge ; voylà pourquoy spongia est un mot obscœne en latin ; et estoit ceste esponge attachée au bout d'un baston, comme tesmoigne l'histoire de celu y qu'on menoit pour estre pre sente aux best es devant le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires ; et n'ayant aultre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier, et s'en estouffa *. Ils s'essuyoicnt le catze de laine parfumée, quand ils en avoient faict :

At tibi rttl faciam; sed Iota mentula lana *.

Il y avoit aux carrefours à Rome des vaisseaux et demy -cuves pour y apprester à pisser aux passants :

Pusi sœpe lacum propier, se, ac dolia curta , Somno devincii, credunt exiollere vesiem*.

Ils faisoient collation entre les repas. Et y avoit en esté des vendeurs de neige pour refreschir le vin ; et y en avoit qui se servoient de neige en hyver, ne trouvants pas le vin encore lors assez froid. Les grands avoient leurs eschansons et trenchants , et leurs fols, pour leur donner du plaisir. On leur servoit en hyver la viande sur les fouyers qui se portoient sur la table ; et avoient des cuisines portatives , comme j'en ay veu, dans lesquelles tout leur service se traisnoit après eulx.

(1) Je le baiserais en te Klicitant daiis les termes les plus louchants. Ovide, de Ponio,l\,9, 13.

(-2) DIOG. Laerce,VI,89. C.

(3) Ab ovo usqiie ad mala. Uor., Sa/., 1, 3, 6. J. V. L.

(4) Sen., Episi. 70. C.

(5) Ce que Montaigne vient de dire nous dispense de traduire ce vers, martial, 11, 58, 11.

(6) Les petits en/ants endormis croient souvent lever leur robe pour uriner dans les réservoirs publics destinés à cet usage. Llcr., IV. 1024.

Uas vobis epulas habeie , lauti :

iVe* offeud(mur ambulante cœna ' .

Et en esté, ils faisoient souvent, en leurs salles basses, couler de l'eau fresche et claire dans des canaux au dessoubs d'eux, où il y avoit force poisson en vie, que les assistants choisissoient et prenoient en la main, pour le faire apprester chascun à sa poste^ . Le poisson a tousjours eu ce privilège, comme il a encores, que les grands se meslent de le savoir apprester; aussi en est le goust beaucoup plus exquis que de la chair, au moins pour moy. Mais en toute sorte de magnificence , desbauche , et d'inventions voluptueuses, de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la vérité ce que nous pouvons pour les egualer ( car nostre volonté est bien aussi gaslée que la leur ) ; mais nostre suffisance n'y peult arriver; nos forces ne sont non plus capables de les joindre en ces parties là vicieuses qu'aux vertueuses ; car les unes et les auitres partent d'une vigueur d'esprit qui estoit sans comparaison plus grande en eulx qu'en nous : et les âmes, à mesure qu'elles sont moins fortes, elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien ny fort mal.

Le hault bout d'entre eulx, c'estoit le milieu. Le devant et derrière n'avoient, en escrivant et parlant, aulcune signification de grandeur, comme il se veoid évidemment parleurs escripts: ils diront Oppius et Caesar aussi volontiers que Caesar et Oppius ; et diront moy et toy indifféremment comme toy et moy. Voylà pourquoy j'ay aultrefois remarqué, en la vie de Flami nius de Plutarque françois', un endroict où il semble que l'aucteur, parlant de la jalousie de gloire qui estoit entre les ^Etoliens et les Romains, pour le gaing d'une battaille qu'ils avoient obtenu en commun, face quelque poids de ce qu'aux chansons grecques on nommoit les ;Etoliens avant les Romains, s'il n'y a de l'amphibologie aux mots francois.

Les dames, estant aux estuves, y recevoient quand et quand des hommes ; et se servoient,

(«} Jliclies voluptueux, gardez ces mets pour vous; je n'aime pas un souper ambulant, martial, VII, 48, 4. Voyez aussi Sénèque , Episi. 78.

(2i Ou à son goust, comme dans la première édition dos .Essais (Bordeaux, 1580) et dans celle de 1587, à Paris, clic? J. Richer, laquelle ne contient aussi que deux livres. C.

'.3) Chap 5 de la traduction d'Amyot. C.

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