‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 123 sur 402 · LIVRE I. CHAP. XLVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAP. XLVIII

se manier à toutes mains avecques une baguette, la bride avallée sur ses aureilles, estoit ordinaire aux Massyliens, qui se servoient de leurs chevaux sans selle et sans bride :

Et gem, quce 'iitdo residens Massylia dorso, Ora leii (ledit, frcetiorum tiesiia, virga '.

Et yiimidœ infrœni cingtint*.

Egui sine frœnis; deformis ipse cursus, rigida cercice, et exlento capite currenlium^.

Le roy Alphonse*, celuy qui dressa en Espaigne l'ordre des chevaliers de la Bande ou de l'E^charpe, leur donna, entre aultres règles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'un marc d'argent d'amende; comme je viens d'apprendre dans les Lettres de Guevara, desquelles ceulx qui les ont v,[ pelées Dorées fai^ieni jugement bien aultre que celuy que j'en foys ^. Le Courtisan^ d\çt qu'avant son temps c'estoit reproche à un gentilhomme d'en che\aucher. Les Abyssins, au rebours, à mesure qu'ils sont les plus avancés près le Pretteian leur prince, affectent pour la dignité et pompe de monter de grandes mules.

Xenophon " recite que les Assyriens tenoient tousjours leurs chevaux entravés au logis, tant ils estoient fascheux et farouches ; et qu'il falloit tant de temps à les destacher et harnacher que, pour que ceste longueur ne leur apportas! dommage, s'ils venoient à estre en desordre surprins par les ennemis , ils ne logeoient jamais en camp qui ne feust fossoyé et remparé. Son Cyrus , si grand maître au faict de cheva lerie , mettoit les chevaux de son escot , et ne leur faisoit bailler à manger qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice. Les Scythes, où la nécessité les pressoit en la. guerre, tiroient du sang de leurs chevaux , et s'en abreuvoient et nourrissoient :

(i) Los Massv liens moment leurs chevaux à nu et les font obéir à une simple verge , qui leur lient lieu de frein. Lccaix , IV, 682.

(2) El les Numides conduisant IcurscheTan sans frein. Tutc, Enéide , IV, 41.

(5) Leurs clievaux sans frein ont Tallure désagréable , i encolure raide et la télé tendue en avant. Tit. Liv., XXXV, il.

(4) .Mplionse XI, roi de Léon et de Casiilie, mort en 1550, à irenle-huit ans.

Voyez Bayle . au mol Gitevara. note H.

(B) C'est un ouvrage publié en italien par Balihasar Casliglione , en 1528 , sous le titre det Corteyiano. Le passage cité par Montaigne est au conunencement du second livre. G.

fîj Ojropédie,lll,Z.c.

Venit et epoto Sarmata pa$lu* equo '.

Ceulx de Crète, assiégés par Metellus, se trouvèrent en telle disette de tout aulire hruvage qu'ils eurent à se servir de l'urine de leurs chevaux '.

Pour verifler combien les armées turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison que les nostres , ils disent qu'oultre ce que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que riz et de la chair salée mise en pouldre . de quoi chascun por.te ayséement sur soy provision pour un mois , ils sçavent aussi vivre du sang de leurs chevaux , comme les Tartares et Moscovites, et le salent.

Ces nouveaux peuples des Indes , quand les Espagnols y arrivèrent , estimèrent , tant des hommes que des chevaux , que ce feussent ou dieux , ou animaux en noblesse au dessus de leur nature : aulcuns, après avoir esté vaincus, venants demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant offrir aux chevaux , avecques une toute pareille harangue à celle des hommes, prenants leur hennissement pour language de composition et de trefve.

Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un éléphant; le secona, d'aller en coche traisné à quatre chevaux; le tiers, de monter un chameau; le dernier et plus vil degré, d'estre porte ou charrié par un cheval seul'. Quelqu'un de nostre temps escrit avoir veu, en ce climat là, des païs où on chevauche les bœufs avecques bastines, estriers et brides, et s'estre bien trouvé de leur porture.

Quintus Fabius Maximus Rutilianus*, contre les Samnites, voyant que ses gents de cheval, à trois ou quatre charges, avoient failly d'enfoncer le battaillon des ennemis, print ce conseil : qu'ils débridassent leurs chevaux et brochassent* à toute force des espérons; si que, rien ne les pouvant arrester au travers des armes et des hommes renve ses, ils ouvrirent le pas à leurs gents de pied, qui J)arfirent une très sanglante desfaicte. Autant en commanda Quintus Ful-

(1) On y voit le Sarmale qui se nourrit du sang de cheval Mkktwl , Spectacul. Lib., épigr. 5, v. 4.

(2) Val. MAxras, ni, 6, ejct. t. C.

(5) ARR1E.N , HUt. ïnd., c. 17. C.

(4) Ou plutôt Ridlkaïus. Tit. Liv., VU, 30. C. (j) Piijiaa/'nt i;. J.

vius Flaccus contre les Celtiberiens : Id cum majore vi equorum facielis, si effrœnalos in hosles equos immittilis; quod sœpè romanos équités cum laude fecisse sud memoriœ prodilum est... Detractisque frœnis, bis ultra ciiroque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt^.

Le duc de Moscovie debvoit anciennement ceste révérence aux Tartares, quand ils envoyoient vers luy des ambassadeurs, qu'il leur alloit au devant à pied, et leur presentoit un gobeau de laict de jument (bruvage qui leur est en délices); et si, en beuvant, quelque goutte en tumboil sur le crin de l£urs chevaux, il estoit tenu de la leicber avec la langue^. En Russie, l'armée que l'empereur Bajazet y avoit envoyée feut accablée d'un si horrible ravage de neiges que, pour s'en mettre à couvert et sauver du froid, plusieurs s'adviserent de tuer et eventrer leurs chevaux pour se jecter dedans, et jouir de ceste chaleur vitale. Bajazet, après cest aspre estour ou il feut rompu par Tamburlan^, se sauvoit belle erre* sur une jument arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son saoul au passage d'un ruisseau; ce qui la rendit si flacque et refroidie qu'il feut bien ayséement après acconsuyvi par ceulx qui le poursuyvoient. On dict bien qu'on les lasche, les laissant pisser ; mais le boire, j'eusse plustost estimé qu'il l'eust renforcée.

Crœsus, passant le long de la ville de Sardis, y trouva des pastis oiî il y avoit grande quantité de serpents, desquels les chevaux de son armée mangeoient de bon appétit; qui feut un mauvais prodige à ses affaires, dict Hérodote^.

Nous appelions un cheval entier, qui a crin et aureille; et ne passent les aulires à la mon-

(1) Pour que leur choc soit plus impétueux , débridez vos chevaux , dii-il ; c'est une manœuvre dont le succès a souvent tait le plus grand honneur à la cavalerie romaine.... A peine l'ordre esi-il donné qu'ils dcbiident leurs chevaux, percent les ran^'s ennemis, brisent toutes les l.inces, reviennent sur leurs pas et font un grand carnage. Tit. Liv , XI^, 40.

{i) StyczVdChroniquf de Moscovie , par l'.Peireius, Suédois, imprimée en allemand , .'i Leipsick , en lC-20 , in-4o, part. Il , p. 159. Cette es|»èce d'esclavage commença vers le milieu du treizième siècle et dura près de deux cent soixante ans. G.

p) En 1401. Tamerlan. G.

(4) En grande hâte. Ce mot est singulièrement placé dans une ballade de La Fontaine :

tt je maintien!, comme artide de foi Qu'en débridant matines » grand'«rr« , L« Augustin* font lerTileun du roi.

(5) Liv. 1,C. 78. J.V. L.

tre* : les Lacedemoniens, ayants desfaict les Athéniens en la Sicile, retournants de la victoire en pompe en la ville de Syracuse, entre auUres bravades, feirent tondre les chevaux vaincus, et les menèrent ainsin en triumphe^. Alexandre combattit une nation, Dahas^ : ils alloient deux à deux armés à cheval à la guerre; mais, en la meslée, l'un descendoit à terre, et combatioient ores à pied, ores à cheval, l'un après l'aultre.

Je n'estime point qu'en suffisance et en grâce à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l'usage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu'à l'adresse. Le plus sçavant, le plus seur, le mieulx advenant à mener un cheval à raison, quej'aye cogneu, feut, à mon gré, monsieur de Carnavalet, qui en.servoit nostre roy Henry second. J'ay veu homme donner carrière à deux pieds sur sa selle, démonter sa selle, et au retour la relever, reaccommoder, et s'y rasseoir, fuyant tousjours à bride avallée; ayant passé par dessus un bonnet, y tirer par derrière de bons coups de son arc; amasser ce qu'il vouloit, se jectant d'un pied à terre, tenant l'aultre en l'estrier ; et aultres pareilles singeries, de quoy il VI voit.

On a veu de mon temps, à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels, en sa plus roide course, se rejecloient, à tours*, à terre, et puis sur la selle : et un qui, seulwnent des dents, bridoit et enharnachoit son cheval : un aultre qui, enire deux chevaux, un pied sur une selle, l'aultre sur l'aultre, portant un second sur ses bras, picquoit à toute bride; ce second, tout debout sur luy, tirant, en la course, des coups bien certains de son arc : plusieurs qui, les jambes contremont, donnoient carrière, la teste plantée sur leurs selles entre les poinctes des cimeterres attachés au harnois. En mon enfance, le prince de Sulmone, à Naples, maniant un rude cheval de toute sorte de maniements, tenoit soubs ses genouils et soubs ses orteils des reaies ^, comme si elles y eussent

[D Et on n'en admet point dantres dans les montres ou revues. Il me semble que les commentateurs n'avaient point compris cette phrase. J. V. L.

(2) Plut., Vie de Nicias, c. 10. G.

(3) Montaigne emploie l'accusatif de Dahœ , les Dahes. Voyez QUINTE-CURCE , VU , 7. G.

(4) Tour à tour , comme on a mis dans quelques éditioas. C

(5) Sorte de monnaie d'£spagne. E. J

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