LI\I\E 11^ CHAR III
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Et ce n'est pas la receptc à une seule maladie* ; la mort est la recepte à touts maulx ; c'est un port très asseuré qui n'est jamais à craindre, et souvent à rechercher. Tout revient à un, que l'homme se donne sa fin ou qu'il la souffre, qu'il courre au devant de son jour ou qu'il l'attende, d'où qu'il vienne c'est tousjours le sien ; en quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout ; c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'auliruy; la mort, de la nostre. En aulcune chose nous ne debvons tant nous accommoder à nos humeurs qu'en celle là. La réputation ne touche pas une telle entreprinse, c'est folie d'y avoir respect. Le vivre, c'est servir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guarison se conduict aux despens de la vie ; on nous incise, on nous cautérise, on nous destrenche les membres, on nous soustralct l'aliment et le sang; un pas plus ouhre, nous voylà guaris tout à faict. 'Pourquoi n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la médiane^? Aux plus fortes maladies les plus forts remèdes. Servius le grammairien, ayant la goutte, n'y trouva meilleur conseil que de s'appliquer du poison à tuer ses jambes 5; qu'elles feussent podagriques à leur poste, pourvu qu'elles feussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé quand il nous met en tel estât que le vivre est pire que le mourir. C'est foiblesse de céder aux maulx, mais c'est folie de les nourrir. Les stoïciens disent* que c'est vivre convenablement à nature, pour le sage, de se despartir de la vie, encores qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément ; et au fol de maintenir sa vie, en-cores qu'il soit misérable, pourvu qu'il soit en la plus grande part des choses qu'ils disent estre selon nature. Comme je n'offense les loix qui sont faictes contre les larrons, quand j'emporte le mien et que je coupe ma bourse ; ni des boutefeux, quand je brusle mon bois : aussi ne suis je tenu aux loix faictes contre les meur-
con peut ôter la vie à rhomme, personne ne peut lui ôter la nwrt : mille cbcmias ouverts y conduiâenl. SÉx. , Thébaid. , aclel, se 1, V. I5i.
[l] La plupart de ces idées sont de Séf., Episl. 69 et 70. G.
(3} rehie du pli du coude. E. J.
(3) PLDst rsat. H«/.,.XXV, 3; Slétose, de Itlu-Ur: Gramm., e. s et 3. c.
(♦) Cic. , <fe Fiidbus, m , 18. C.
triers pour in'estre osté ma vie. Hegesias disoit ' que, comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort debvoit despendre de nostre eslection. Et Diogenes, rencontrant le philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en lictiere, qui luy escria: « Le bon salut ! Diogenes. — A toy point de salut, respondict il, qui souffres le vivre estant en tel estât. » De vray, quelque temps après Speusippus se feit mourir, ennuyé d'une si pénible condition de vie 3.
Mais cecy ne s'en va pas sans contraste ; car plusieurs tiennent que nous ne pouvons abandonner ceste garnison du monde sans le commandement exprès de celuy qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyés, non pour nous seulement, ouy bien pour sa gloire et service d'aultruy , de nous donner congé quand il luy plaira, non à nous de le prendre ; que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs. Les loix nous redemandent compte de nous pour leur interest et ont action d'homicide contre nous ; aultrement, comme déserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'aultre monde :
Proxima deinde lenent nœsii loca, qui $ibi lelum Insonies peperere manu, lucemque perosi Projecere animas ^ :
Il y a bien plus de constance à user la chaisne qui nous tient qu'à la rompre, et plus d'es preuve de fermeté en Regutus qu'en Caton: c'est l'indiscrétion et l'impatience qui nous haste le pas. Nuls accidents ne font tourner le dos à la vifve vertu ; elle cherche les maulx et la douleur comme son aliment ; les menaces des tyrans, les géhennes et les bourreaux l'animent et la vivifient ;
Duris ut ilex tonsa bipennibus Uigrœ feraci frondis in Algido,.
Per damna, per cœdes, ab ipso Ducit opes , animumque ferro ^ •
et comme dit l'aultre :
(1) DiOG. Laerce, n, 94. c.
(2) DiOG. Laerce, IV, 3. C.
(5) Plus loin on voit accablés de tristesse les malneareux qui ont tranché, par une mort volontaire, des jours jusque alors innocents , et qui , délestant la iuiuièrc , ont rejeté le lardeau de la vie. Virc, £n., M , 4S4.
(4) Tel le cliéue, dans les noires forêts de l'.Algide, se fortilie sous les coups redoublés de la hache ; ses |>ertes, fcs blessures, le fer même qui le frappe, lui dooDcnt une vigueur oouvcUe. IIor., Od., IV,4, 57.
ESSAIS DE MONTAIGNE
Non est, Ht pulas, t'trtus, pater, Timere viiam ; ^cd malis iugentibus Obsiare, nec se veriere, ac relro dare '.
Rébus in adversis facile est contemnere rnortem : Fortins ille facit, qui miser esse potest *.
C'est le roole de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans un creux, soubs une tumbe massive, pour éviter les coups de la fortune; la vertu ne rompt son cbemin nj son train pour orage qu'il fasse :
Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferlent ruinœ •'.
Le plus communément, la fuitte d'aultres inconvénients nous poulse à cestuy-cy ; voire quelquesfois la fuitte de la mort faict que nous y courons :
Ulc, rogo, non furor est, ne moriare, rr>ori '> f
comme ceulx qui de peur du précipice s'y lancent eulx mesmes :
Multos in summa pericula misit Venturi limor ipse mali : fortissimus ille est,' Qui promptus meluenda pati, si cominus instenl, FA differre potest^.
Vsque adeo, mortis formidine, vitœ Percipit liumanos odium, hi<^isque videndœ, Vt sibi consciscanl rnœrenti pectore letum, Obliti froniem curarum hune esse timorem *.
Platon, en ses loix"^, ordonne sépulture ignominieuse à celuy qui a privé son plus proche et plus amy, "sçavoir est soy mesme, de la vie et du cours des destinées, non contrainct par jugement publicque ny par quelque triste et inévitable accident de la fortune, ny par une honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'une ame craintifve. Et l'opinion qui
(1) La \erlu, mon père, ne consiste pas, comme vous le pensez, à craindre la vie, mais à ne pas fuir honteusement, à faire face à Tadversité. Sén. , Thebaid., acte I, v. 190.
(2) Dans Tadversilé, il est facile de mépriser la mort : il a bien plus de courage, celui qui sait être malheureux, martial, XI, bG, 15.
(3) Que l'univer^ brisé s'écroule ; les ruines le frapperont sans l'effrayer. IIor., Od., in,3, 7.
(4) Dites-moi, je vous prie, mourir de peur de mourir, n'estce pas folie? Mart., Il, 80, 2.
(5) La crainte même du péril fait souvent qu'on se hâte de s'y précipiter. L'homme courageux est celui qui brave le danger s'il le faut, et qui l'évite s'il est possible. Luc, VII, 104.
(6) La crainte de la mort inspire souvcnLaux honmies un tel dégoût de la vie qu'ils tournent contre eux-mêmes des mains désespérées, oubliant que la crainte de la mort était l'unique source de leurs iwines. Lucr., m, 79.
(7) Liv. IX, et dans les Pemces de Platon, li-oisièmc partie, d. 37*, seconde édition. J. V. L.
desdaigne nostre vie, elle est ridicule; car en
fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble et plus riche peuvent accuser le nostre ; mais c'est contre nature que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir ; c'est une maladie particulière et qui ne se veoid en aulcune aultre créature de se haïr et desdaigner. C'est de pareille vanité que nous desirons estre aultre chose que ce que nous sommes ; le fruict d'un tel désir ne nous touche pas, d'autant qu'il se contredict et s'empesche en soy. Celuy qui désire d'estre faict d'un homme ange, il ne faict rien pour luy; il n'en vauldroit de rien mieux ; car, n'estant plus, qui se resjouira et ressentira de cest amendement pour luy ?
Débet enim, misère oui forte, œqreque fuluriim est, Ipse quoque esse in eo lum tempore, qiium maie possit Accidere '.
La sécurité, l'indolence, l'impassibilité, la privation des maulx de ceste vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aul-' cune commodité : pour néant évite la guerre celuy qui ne peult jouir de la paix; et pour néant fuit la peine qui n'a de quoy savourer le repos.
Entre ceulx du premier advis, il y a eu grand doubte sur cecy, quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme en ce party de se tuer? ils appellent cela jO.oyov ÈHaywyryv^. Car quoy qu'ils dient qu'il fault souvent mourir pour causes legieres, puisque celles qui nous tiennent en vie ne sont gueres fortes, si y faut il quelque mesure. Il y a jdes humeurs fantastiques et sans discours qui ont poulsé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se desfaire ; j'en ay allégué par cy devant des exemples ; et nous lisons en oultre"' des vierges milesiennes que, par une conspiration furieuse, elles se pendoient les unes après les aultres ; jusques à ce que le magistrat y pourveust, ordonnant que celles qui se trouveroient ainsi pendues feussent traisnées du mesme licol toutes nues par la ville. Quand
(1) On n'a rien à craindre du malheur, si l'on n'existe plus dans le temps où il pourrait arriver. Lucr., III, 874.
l2) EûXcj-ov ÈÇa-^wfY.v, sortie raisonnable. C'était l'expression des stoïciens. Voyez Dioc. Laerce, VIII, 130 ; et les observations de Ménage, p. 31 1 et 512. G.
(3) Plut., des Faits vertueux des Femmes, à l'article des milesiennes. G.