‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 146 sur 402 · LIVRE H, CHAP. MI · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAP. MI

en peine une .luhre fois d'un second pardon, veu sa facilité aux souspeçons et accusations à l'encontre dos gents de bien. Spargapizez, fils de la royne Toniyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la première faveur que Cyrus luy feit de le faire destacher, n'ayant prétendu aullre fruict de sa liberté que de venger sur soy la honte de sa prinse'. Bogez, gouverneur en Eione de la part du roy Xerxes, assiégé par l'armée des Athéniens soubs la conduite de Cimon, refusa la composition de s'en retourner seurement en Asie à tout sa chevance, impatient de survivre à la perte de ce que son maistre luy avoit donné en garde; et, après avoir deffendu jusqu'à l'extrémité sa ville, n'y restant plusque mangier.jecta premièrement en la rivière deStr^mon tout l'or et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouv^oir faire plusdeftutin; et puis, ayant ordonné allumer un grand buchier, et d'esgosiller femmes, enfants, concubines et serviteurs, les meit dans le feu, et puis soy mesme.

Ninachetuen, seigneur indois, ayant senty le premier vent de la délibération du vice rov portugais de le déposséder, sans aulcune cause apparente, de la charge qu'il avoit en Malaca , pour la donner au roi de Campar, print à part soy ceste resolution : il feit dresser un eschafauld plus long que large, appuyé sur des colonnes, royalement tapissé et orné delleurs et de parfums en abondance ; et puis, s'estant vestu d'une robe de drap d'or, chargée de quantité de pierreries de hault prix, sortit en rue, et par des degrés monta sur Teschafauld, en un coing duquel il y avoit un buchier de bois aromatiques allumés. Le monde accourut veoir à quelle fin ces préparatifs inaccoustumés : Ninachetuen remontra,d'un visage hardy et mal content, l'obligation que la nation portugaloise luy avoit; combien fidèlement il avoit versé en sa charge; qu'ayant si souvent tesmoigné pour aultruy les armes en main que l'honneur luy estoit de beaucoup plus cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour soy mesme ; que la fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'injure qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit de s'en oster le sentiment, et de ne servirde fable au peuple et de triumphe à des personiles qui valoient

(I) HÉR., T, ia.— Bogez. iiér, , MT, m. j. v.:l.

moins que luy : ce disant, il se jecta dans le feu.

Scxtilia, femme de Scaurus, etPaxea, femme de Labeo, pour encourager leurs maris à evi ter les dangiers qui les pressoient, auxquels elles n'avoiont part que par l'interest de l'affection conjugale, engagèrent volontairement la vie pour leur servir en ceste extrême nécessité d'exemple et de compaignie * . Ce qu'elles feirent pour leurs maris, Coccius Nerva le feit pour sa patrie, moins utilement, mais de pareil amour: ce grand jurisconsulte, fleurissant en santé, en richesses,en réputation, en crédit près de l'empereur, n'eut aultre cause de se tuer que la compassion du misérable estât de la chose publicque romaine. Il ne se peult rien adjouster à la délicatesse de la mort de la femme de Fulvius, familier d'Auguste : Auguste, ayant descouvert qu'il avoit esventé un secret important qu'il luy avoit fié, un matin qu'il le vint veoir luy en feit une maigre mine ; il s'en retourne au logis plein de desespoir, et dict tout piteusement à sa femme qu'estant tumbé en ce malheur il estoit résolu de se tuer. Elle, tout franchement : • « Tu ne feras que raison, veu qu'ayant assez souvent expérimenté l'incontinence de ma langue tu ne t'en es point donné de garde ; mais laisse, que je me tue la preipiere. » Et, sans aultrement marchander, se donna d'une espép dans le corps 2, Yibius Yirius, désespéré du salut de sa ville assiégée par les Romains et de leur miséricorde, en la dernière délibération de leur sénat, après plusieurs remonstrances employées à ceste fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la fortune par leurs propres mains ; les ennemis les auroient en honneur, et Hannibal sentiroit de combien fidèles amis il auroit abandonnés : conviant ceulx qui approuveroient son advis d'aller prendre un bon souper qu'on avoit dressé chez luy, où, après avoir faict bonne chère, ils boiroient ensemble de ce qu'on luy presenteroit ; bruvage qui délivrera nos corps des tormcnts, nos âmes des injures, nos yeux et nos aureilles du sentiment de tant de vilains maulx que les vaincus ont à souffrir des vainqueurs très cruels et offensés : « J'aijdisoit il, mis ordre qu'il y aura personnes

"(1) Tacite, Annal. , VI, ^.—Cocceius Serva. Id., Vf, 26. C. (2) Plct., Dm trop parler, c. 9. Tacite, Annal., I, 5, fait un récit un peu dînèrent, au sujet de Marcia, femme de Fabius llaximus.

ESSAIS DE MONTAIGNE

propres à nous jecter dans un buchier au devant de mon huis quand nous serons expirés. » Assez de gents approuvèrent ceste haulte resolution, peu rimiterent : vingt et sept sénateurs le suy virent; et, après avoir essayé d'estouffer dans le vin ceste fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel mets; et, s'entre embrassants, après avoir en commun déploré le malheur de leur pais, les uns se retirèrent en leurs maisons, les aultres s'arresterent pour estre enterrés dans le feu de Vibius avec luy : et eurent touts la mort si longue, la vapeur du vin ayant occupé les veines et retardant l'effect du poison, qu'aulcuns feurent à une heure près de veoir les ennemis dans Capoue, qui feut emportée le lendemein, et d'encourir les misères qu'ils avoient isi chèrement fuy ^ Taurea Jubellius, un aultre citoyen de là^, le consul Fulvius retournant de ceste honteuse boucherie qu'il avoit faiete de deux cents vingt cinq sénateurs, le rappella fièrement par son nom, et, l'ayant arresté : •« Commande, feit il, qu'on me massacre aussi après tant d' aultres, à fin que tu te puisses vanter d'avoir tué un beaucoup plus vaillant homme que toy. » Fulvius, le des-' daignant comme insensé, aussi que sur l'heure il venoit de recevoir lettres de Rome contraires à l'inhumanité de son exécution qui luy lioient les mains, Jubellius continua : « Puisque, mon païs prins, mes amis morts et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants pour les soustraire à la désolation de ceste ruyne, il m'est interdict de mourir de la mort de mes concitoyens, empruntons de la vertu la vengeance de ceste vie odieuse. » Et, tirant un glaive qu'il avoit caché, s'en donna au travers la poictrine, tumbant renversé et mourant aux pieds du consul.

Alexandre assiegeoit une ville aux Indes; ceulx de dedans, se trouvants pressés, se résolurent vigoreusement à le priver du plaisir de ceste victoire, et s'embraiserent universellement touts quand et leur ville, en despit de son humanité : nouvelle guerre ; les ennemis combattoient pour les sauver, eulx pour se perdre, et faisoient pour garantir leur mort toutes les choses qu'on faici pour garantir sa vie s.

(1) TlTE LtVE, :XXVI, 13-15. C.

(9) De Cnpouc, ou de la Campanic, Campanus, comme dit TITF. LiVE, XWI, 15. C.

(3) UiocoiiE CE Sicile, XVII, 18. C. . «

Astapa, ville d'Kspaigne, se trouvant foible de murs et de dcflenses pour soustenir les Romains, les habitants feirent un amas de leurs ri- • chesseset meubles en la place; et, ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants, et l'ayant entouré de bois et matière propre à prendre feu soubdainement, et laissé cinquante jeunes hommesd'entre eulx pour l'exécution de leur resolution, feirent une sortie où, suyvant leur vœu, à faulte de pouvoir vaincre, ils se feirent touts tuer. Les cinquante, après avoir massacré toute ame vivante esparse parleur ville, et mis le feu en ce monceau, s'y lancèrent aussi, finissants leur généreuse hberté en un estât insensible plustost que douloureux et honteux, et montrants aux ennemis que, si fortune l'eust voulu, ils eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire comme ils avoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et mortelle à ceulx qui, amorcés par la lueur de l'or coulant en ceste flamme, s'en estants approchés en bon nombre, y feurent suffoqués et bruslés, le reculer leur estant interdict par la foule qui les suy voit*.

Les Abydeens, pressés par Philippus, se résolurent de mesme : mais, estant prins de trop court, le roy, ayant horreur de veoir la précipitation téméraire de ceste exécution ( les thresors et les meubles qu'ils avoient diversement condamnés au feu et au naufrage saisis), re-. tirant ses soldats, leur concéda trois jours à se tuer avecques plus d'ordre et plus à l'ayse ; lesquels ils remplirent de sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté, et ne s'en sauva une seule personne qui eust pouvoir sur soy^. Il y a infinis exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus aspres d'autant que l'effect en est plus universel : elles le sont moins que séparées ; ce que le discours ne feroit en chascun, il le faict en touts, l'ardeur de la société ravissant les particuliers jugements.

Les condamnés qui attendoient l'exécution, du temps de Tibère, perdoient leurs biens et estoient privés de sépulture ; ceulx qui l'anticipoient, en se tuants eulx mesmes, estoient enterrés et pouvoient faire testament ^.

Mais on désire aussi quelquefois la mort pour

( I ) TiTE Ll VE, XXVIII, 22, 23. G .

(2) TlTE LiVE, XXXI, 17 et 18. C;

(3) TACITE, Annal. , VI, 29. c.

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