‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 147 sur 402 · LIVRE II, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. III

l'espérance d'un plus grand bien : « Je désire, dict sainct Paul*, estre dissoult, pour estre aveeques Jésus Christ : » et « Qui me desprendra de ces liens?» Cleombrotus Ambraciota*, ayant leu le Phœdon de Platon, entra en si grand appétit de la vie advTnir que, sans aul- Ire occasion, il s'alla précipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appelions desespoir ceste dissolution volontaire à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement. Jacques du Chastel, evesque de Soissons, au voyage d'oultremer que feit sainct Louys, veoyant le roy et toute l'armée en train de revenir en France, laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de s'en aller plus tost en paradis; et, ayant dict adieu à ses amis, donna seul, à la vue d'un chascun, dans l'armée des ennemis où il feut mis en pièces. En certain royaume de ces nouvelles terres, au jour d'une solenne procession, auquel l'idole qu'ils adorent est promenée en publicque sur un char de merveilleuse grandeur; oultre ce qu'il se veoid plusieurs se détaillant les morceaux de leur chair vifve à luy offrir, il s'en veoid nombre d'aultres se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser sous les roues pour en acquérir, après leur mort, vénération de saincteté qui leur est rendue. La mort de cest evesque, les armes au poing, a de la générosité plus, et moins de sentiment, l'ardeur du combat en amusant une partie.

Il y a des polices qui se sont meslées de régler la justice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il se gardoit, au temps passé, du venin préparé à tout de la ciguë, aux despens publicques, pour ceulx qui vouidroient haster leurs jours, ayant premièrement approuvé aux six cents, qui estoit leur sénat, les raisons de leur entreprinse ; et n'estoit loisible, aultrement que par congé du magistrat et par occasions légitimes, de mettre la main sur soy. Ceste loy estoit encore ailleurs.

Sextus Pompeius, allant en Asie, passa par l'isle de Cea de Negrepont ; il adveint, de fortune, pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'un de ceulx de sa compaignies, qu'une

(IJ Epixt. ad Phir.pp c. 1, v. tSS. — Ad Rom.,c.T,y. 24. C. W Ou (TAmbracie Vosez Cic, Tusc. Qucest., 1, 54. c. (ô) Val. Maxime, n, 6, 8. C.

Mo:<TAicirE.

femme de grande auctorité, ayant rendu compte à ses citovens pourquoi elle estoit résolue de finir sa vie, pria Pompeius d'assister à sa mon pour la rendre plus honnorable ; ce qu'il feit ; et, ayant longtemps essayé pour néant, à force d'éloquence, qui luy estoit merveilleusement à main, et de persuasion, de la destoumer de ce desseing, souffrit enfin qu'elle se contentast. Elle avoit passé quatre vingts dix ans en très heureux estât d'esprit et de corps; mais lors couchée sur son lict mieulx paré que de coustume, et appuyée sur le coude: «Les dieux, dict elle, ô Sextus Pompeius, et pluslost ceulx que je laisse que ceulx que je voys trouver, te sçachent gré de quoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller de ma vie et tesmoing de ma mort. De ma part ayant tousjours essayé le favorable visage de fortune, de peur que l'envie de trop vivre ne m'en face veoir un contraire, je m'en voys d'une heureuse fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux filles et une légion de nepveux. » Cela faict, ayant presché et exhorté les siens à l'union et à la paix, leur ayant desparty ses biens et recommendé les dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'une main asseurée la coupe où estoit le venin, et, ayant faict ses vœux à Mercure et les prières de la conduire en quelque heureux siège en l'aultre monde, avala brusquement ce mortel bruvage. Or entreteint elle la compaignie du progrès de son opération, et comme les parties de son corps se sentoient saisies de froid l'une après l'aultre, jusquesà ce qu'ayant dict enfin qu'il arrivoit au cœur et aux entrailles, elle appella ses filles pour luy fafre le dernier office et luy clorre les yeulx.

Pline* recite de certaine nation hyperborée qu'en icelle, pour la doulce température de l'air, les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitants ; mais qu'estants las et saouls de vi\Te, ils ont en coustume, au bout d'un long aage, après avoir faict bonne chère, se précipiter en la mer du hault d'un certain rochier destiné à ce service. La douleur* et une pire mort me semblent les plus excusables incitations.

{l)jra/. fitsf.,lT,l3.C

(^ Cic, Tusc. Quœst., 0, 27. C.

ESSàiS DE MOrSTAlGlNR,

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