‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 154 sur 402 · LIVRE 11, CHÂP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHÂP. VI

tre. Quand on m'eut couché, je sentis une infinie doulceur à ce repos ; car j'avois esté vilainement tirasse par ces pauvres gents, qui avoienl prins la peine de me porter sur leurs bras par un long et très mauvais chemin, et s'y estoient lassés deux ou trois fois les uns après les aultres. On me présenta force remedos, de quoy je n'en receus aulcun, tenant pour itain que j'estois blecé à mort par la teste. V. Cust esté, sans mentir, une mort bien heureuse; car la foiblesse de mon discours me gardoit d'en rien juger, et celle du corps d'en tien sentir : je me laissois couler si doulcement e\ dune façon si molle et si aysée, que je ne sens gueres aulire action moins poisante que celle là estoit. Quand je veins à revivre et à reprendre mes forces,

VI tandem sensus convaluere md ',

qui feut deux ou trois heures après, je me sentis tout d'untrain rengager aux douleurs, ayant les membres touts moulus et froissés de ma cheute, et en feus si mal deux ou trois nuicts après que j'en cuiday remourir encores an coup, mais d'une mort plus vifve ; et me sens encores de la secousse de ceste froissure. Je ne veulx pas oublier cecy, que la dernière chose en quoy je me peus remettre ce feut la souvenance de cest accident ; et me feis redire plusieurs fois où j'allois, d'où je venois, à quelle heure cela m'estoit advenu, avant que de le pouvoir concevoir. Quant à la façon de ma chente, on me la cachoit en faveur de celuy qui en avoit esté cause , et m'en forgeoit on d'aultre. Mais long temps après, et le lendemain, quand ma mémoire veint à sentr'ouvrir, et me représenter Testât où je m'estois trouvé, en l'instant que j'avois apperceu ce cheval fondant sur moy ( car je Tavois veu à mes talons, et me teins jK)ur mort ; mais ce pensement avoit esté si soubdain, que la peur n'eut pas loisir de s'y engendrer ), il me sembla que c'estoil un esclair qui me frappoit l'ame de secousse, et que je revenois de Tauhre monde.

Ce conte d'un événement si legier est assez ^ain. n'estoit l'instruction que j'en ay tirée pour moy ; car, à la vérité, pour s'apprivoiser à la mort, je treuve qu'il n'y a que de s'en

It) Lorsque enfin mes sajs reprirent quelque vigueur, Otip., TrUl., I, 3, 14.

avoisiner. Or, comme dict Pline*, chascun est à soy me.«me une très bonne discipline, pourveu qu'il ayt la suffisance de s'espier de prés. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est mon estude; et n'est pas la leçon d'aultruy, c'est la mienne; et ne me dcribt on pourtant sçavoir mauvais gré si je la communique ; ce qui me sert peult aussi, par accident, servir à un aultre. Au demourant, je ne gaste rien, je n'use que du mien ; et si je foys le fol, c'est à mes despens, et sans l'interest de personne; car c'est en folie qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'avons nouvelles que de deux ou trois anciens qui ayent battu ce chemin; et si ne pouvons dire si c'est du tout en pareille manière à ceste cy, n'en cognoissant que les noms. Nul depuis ne s'est jecté sur leur trace. C'est une espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyvre une allure si vagabonde que celle de nostre esprit, de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes, de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations; et est un amusement nouveau et extraordinaire qui nous retire des occupations communes du monde, ouy, et des plus recommendées. Il y a plusieurs années que je n'ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contrerooUe et n'estudie que moy ; et si j'estudie aultre chose, c'est pour soubdain le coucher sur moy ou en moy, pour mieulx dire; et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des auhres sciences sans comparaison moins utiles, je foys part de ce que j'ay apprins en ceste cy, quoyque je ne me contente gueres du progrès que j'y ay faict. Il n'est description pareille en difficuhé à la description de soy mesme, ny certes en utilité : encores se fault il testonner*, encores se fault il ordonner et renger, pour sortir en place : or, je me pare sans cesse, car je me descris sans cesse. La coustume a faict le parler de soy vicieux, et le prohibe obstinéement, en hayne de la ventance qui semble tousjours esire attachée aux i propres tesmoignages : au lieu qu'on doibt 1 moucher l'enfant, cela s'appelle l'enaser,

i In vitium ducit culpœ fuga ' ;

(1) ifat. Bist., xxn, S4. G.

(2) Se friser tes cheveux jSe parer la ttte.... pour se montrer en pntAic.

(5} Souvent la peur d'un mal nous conduit d-ins un pire. IIOR., de Arfepoef., v. 31. (Trad, de Boileau.j

ESSAIS DE MONTAIGNE

je treuve plus de mal que de bien à ce remède. Mais, quand il seroit vray que cq feust nécessairement presumption d'entretenir le peuple de soy, je ne doibs pas, suyvant mon gênerai desseing, refuser une action qui publie ceste maladifve qualité, puisqu'elle est en moy ; et ne doibs cacher ceste faulte, que j'ay non seulement en usage, mais en profession. Toutesfois, à dire ce que j'en crois, ceste coustume a tort de condamner le vin parce que plusieurs s'y enyvrent : on ne peult abuser que des choses ((ui sont bonnes ; et crois de ceste règle qu'elle ne regarde que la populaire défaillance. Ce sont brides à veaux, desquelles ny les saincts, que nous oyons si haultement parler d'eulx, ny les philosophes, ny les théologiens, ne se brident; ne foys je moy, quoyque je sois aussi peu l'un que l'aulire. S'ils n'en escrivent à poinct nommé, au moins, quand l'occasion les y porte, ne feignent ils pas de se jecter bien avant sur le trottoir. De quoy traicte Socrates plus largement que de soy ? à quoy achemine il plus souvent les propos de ses disciples , qu'à parler d'eulx, non pas de la leçon de leur livre , mais de l'eslre et bransle de leur ame? Nous nous disons religieusement à Dieu et à noslre confesseur, comme nos voisins * à tout le peuple. *• Mais nous n'en disons , me respondra on, que les accusations. «• Nous di.sans donc tout ; car nostre vertu mesme est faukiere et repeiitable. Mon mesiier et mon art, c'est vivre 2 : qui me deffend d'en parler selon mon sens, expérience et usage, qu'il ordonne à l'architecte de parler des basliments, non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'un auhre, non selon la sienne. Si c'est gloire , de soy mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en avant l'éloquence de Hortense, Hortense celle de Cicero? A l'advcnture entendent ils que je tesmoigne de moy par ouvrage et effects, non nucment par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, subject informe qui ne peult tumber en production ouvragiere ; à toute peine le puis je coucher en ce corps aëré de la voix : des plus sages hommes et des plus dévots ont vescu fuyants touts apparents effects. Les

(i) Les protestants. G

(î) « Vivreeslleinéiierqueje lui veux apprendre. » Rois- »>u, Emue, iiv. 1.

effects diroient plus de la fortune que de moy, ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n'est conjecturalement et incertamtmcv » eschantillons d'une montre particulière, .^e m'estale entier : c'est un skelelos où, d'une veue, les veines, les muscles, les tendons, pa- ' roissent, chasque pièce en son siège ; l'cffect de la toux en produisoit une partie , l'effect de la pasleur ou battement de cœur un' aultre, et doubteusement. Ce ne sont mes gestes que j'escris ; c'est moy, c'est mon essence.

Je tiens qu'il fault estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner, soit bas, soit hault, indifféremment. Si je me semblois bon et sage tout à faict, je l'entonnerois à pleine teste. De dire moins de soy qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie; se payer de moins qu'on ne vault, c'est lascheté et pusillanimité, selon Aristote * : nulZs vertu ne s'ayde de la fijulseté; et la wQriiQ n'ebt Jamais matière d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas lousjours presuœption, c'es^t encores souvent sottise • se couiplaire oulire mesure de ce qu'on esi, en tuiiiber en aincar de soy indiscrète est, a nion ad vis, la substance de ce vice. Le suprême remède à le guarir, c'est faire tout le reDoars de ce que ceulx icy ordonrient, qui, en ûeiAendant le parler de soy, deffendent par conséquent encores de penser à sôy. L'orgueil gist en la peasée ; la langue n'y peult avoir qu'une bien legiere part.

De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy; de se baijter et practiquer, que c'est se trop chérir ; mais cet excès naist seulement en ceulx qui ne se tastent que superficiellement ; qui se veoyent après leurs affaires ; qui appellent resverie et oysifveî^, de 9 s'entretenir de soy ; et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne; s' estimants chose tierce et estrangiere à eulx mesmes. Si quelqu'un s'enivre de sa science,, regardant soubs soy, qu il tourne les yeulx au dessus, vers les siècles passés, il baissera les cornes, y trouvant tant de miUiers .d'esprits qui le foulent aux pieds : s'il entre en quelque flatteuse presumption de sa vaillance, qu'il se ramentoive les vies de Scipion, d'Epaminondas, r/e îant d'armées, de tant de peuples, qui le laisseztî si

(0 Morale ù Nicomaque, IV, 7. G. . j

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