‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 153 sur 402 · LIVRE II, GHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, GHAP. VI

me faire revenir, me tenant» pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m'emponolcnt avecquos beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là environ un demy lieue françoise. Sur le chemin, et après avoir esté plus dedeux grosses heures tenu pour trespassé, je cominenceay à me mouvoir et respirer; car il estoit tumbé si grande abondance de sang dans mon estomach, que, pour l'en descharger, nature eutbesoingde ressusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds , où je rendis un plein seau de bouillons de sang pur ; et plusieurs fois, par le chemin , il m'en fallut faire de mesme. Par là, je commenceay à reprendre un peu de vie ; mais ce feut par les menus , et par un si long traict de temps que mes premiers sentiments estoient beaucoup plus approchants de la mort que de la vie :

Perché, diibbiosa ancor del suo ritorno, Xott t'assicura atlonila la menie *.

Geste recordation, que j'en ay fort empreinte en mon ame, me représentant son visage et son idée si près du naturel, me concilie aulcunement à elle. Quand je commenceay à y voir, ce feut d'une veue si trouble, si foible et si morte, que je ne discernois encores rten que la lumière.

Corne quel ch' or âpre, or chlude Gll occhi, viezzo Ira'l sonno e V esser desio *.

Quant aux functions de l'arae, elles naissoient avecques mesme progrès que celles du corps. Je me veis tout sanglant ; car mon pourpoint! estoit taché partout du sang que j'a vois rendu, La première pensée qui me veint, ce feut que j'avois une harquebusade en la teste : de vray, en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie îie me tenolt plus qu'au bout des lèvres ; je fermois les yeulx ponr ayder, ce me sembloit, à la poulser hors, et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de

(Ij Car fâroe abattue, encore iocertaiiie de son retour, ne peot se ranermir. Torq. Tasso, Gerus. liberata caiit. XII, stanz. 74

2) Comme un homme qui, moitié eodoniri etmoiliééveîné, Unti\ xivre el laniôi (erme les yeux- Toec. Tisso, Gerus. liberata, cam. viii, siauz. ac.

desplaigir, ains meslée à reste doulceur Clf sentent ceulx qui se laissent glisser au sono* mcil.

Je crois que c'est ( où se trc»»

vent ceulx qu'on veu; de foibless*

en l'agonie de la mort ; et tiens que nous les plaignons sans cause, estimants qu'ib soyent agités de griefv es douleurs, ou qu'ils ayent l'amie pressée de cogitations pénibles. C'a esté tocs^ jours mon advis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la Boëtie, que ceuk quç nous veoyons ainsi renversés el assopis aux approches de leur fin, ou accablés de la •<?!!gueur du mal, ou par accident d'une apoplexie ou mal caducque,

Vi morbi sœpe conclus Ânte oculos aliqitis uostro'f, ut fulminis ictu, Coneidit, et ipmnag agit; ingemit, et frémit arttUf Desipit, exteniui nervos, lorqueittr, anhelil, Inconstanler et injactando meinbra fatigat >,

ou blecés en la teste, que nous oyons rommeiler^ et reiidre par fois des soupirs tr»'nihanis, quoyque nous en tirons aulcuns signes pàt »,« • il semble qu'il leur reste encores de la cognotssance, et quelques mouvements que nnus leur veoyons faire du corps ; j'ay tousjours pense, dis je, qu'ils avolent et i'ame et le corps enst-pveli et endormi,

Tibtt, et est vilce nescius ipse suœ ' ,"

et ne pouvois croire qu'à un si grand estonr?^ ment de membres, et si grande deffaillance des sens, Tame peust maintenir aulcune force &z dedans potu* se recognoLstre ; et que par ainsia ils n'avoient aulcundiscoiirsquiles tormentast, et qui leur peust faire juger et sentir la misère de leur condition; et que, par cousequent, ils n'estoient pas fort à plaindre.

Je n'imagine aulcim estât pour moy si insupportable et horrible que d'avoir l'âme vifve et affligée, sans moyen de se déclarer; comme je dirois de ceulx qu'on envoie au supplice, leur ayant coupé la langue ( si ce n'estoit qu'en ceste sorte de mort la plus muette me semble

(I) Souvent un malheureux, attaqué d*un mal suhil, loatt tout à coup à vos pietis; comme Trappe de la foudre • «a bopche écume, sa poilriiie gcmil, ses membres palpitent. Uorst* hn. Il se raWil, il se débat, il respire à peine : ii se rotm m. t.-. gite eu tous sens. Lcc»., Ifl, 483.

(i) Grwnmeier.

(S) 11 vil, mais sans savoir s'il jooil de la vie.

OviD., Jri«., 1,3,1*

ESSAIS DE MONTAIGNE

la mieulx séante, si elle est accompaignée d'un ferme visage et grave); et comme ces misérables prisonniers qui tumbent es mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tormentés de toute espèce de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessifve et impossible , tenus ce pendant en condition et en lieu où ils n'ont moyen quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur misère. Les poètes ont feinct quelques dieux favorables à la délivrance de ceulx qui traisnoient ainsin une mort languissante :

Hune ego Diti Sacrum jussa fero, teque isto corpore solvo i ,

et les voix et responses courtes et descousues qu'on leur arracbe quelquesfois, à force de crier autour de leurs aureilles et de les tempester, ou des mouvements qui semblent avoir quelque consentement à ce qu'on leur demande, «e n'est pas lesmoignage qu'ils vivent pourtant, au moins une vie entière. Il nous advient ainsi sur le begueyement du sommeil, avant qu'il nous ayt du tout saisis, de sentir comme en songe ce qui se faict autour de nous, et suyvre les voix, d'une ouïe trouble et incertaine qui semble ne donner qu'aux bords de l'ame ; et faisons des responses à la suitte des dernières paroles qu'on nous a dictes, qui ont plus de fortune que de sens.

Or, à présent que je l'ay essayé par efTect, je ne foys nul doubte que je n'en aye bien jugé jusques à ceste beure : car, premièrement, estant tout esvanouï, je me travaillois d'entre ouvrir mon pourpoinct à beaux ongles ( car j'estois desarmé), et si sçais que je ne sentois en l'imagination rien qui me bleceast : car il y a plusieurs mouvements en nous qui ne partent pas de nostre ordonnance ;

Semianimesque micant digili, ferrumque retractant ' :

ceulx qui tumbent eslancent ainsi les bras au devant de leur cheute, par une naturelle impulsion qui faict que nos membres se prestent des offices, et ont des agitations à part de nostre discours.

(1) J'exécute, dit Iris, Tordre que j'ai reçu : j'enlève celte âme dévouée au dieu des enfers, et je brise ses cliaines morlelles. ViRC, EnHd., H', 702.

(2) Les doigts mourants s'agitent et ressaisissent le fer qui leur échappe. Vinc, Énéid,, X, 59C.

Falciferos memorant currus abscindere memhra... VI tremere tn terra videatur ab ariubus id quod Decidilabscissum; quum mens lamen alque hominis vis, Mobiliiale malt, non quit sentire dolorem ».

J'avois mon estomach pressé de ce sang caillé : mes mains y couroient d'elles mesmes, comme elles font souvent où il nous démange, contre l'advis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaulx, et des hommes mesmes, après qu'ils sont trespassés, ausquels on veoid resserrer et remuer des muscles ; chascun sçait par expérience qu'il a des parties qui sebranslent, dressent et couchent souvent sans son congé. Or, ces passions, qui ne nous touchent que par l'escorce, ne se peuvent dire nostres : pour les faire nostres, il fault que l'homme y soit engagé tout entier ; et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons ne sont pas à nous.

Commej'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute avoit desjà couru, et que ceulx de ma famille m'eurent rencontré avecques les cris acccustumés en telles choses, non seulement je respondois quelque mol à ce qu'on me demandoit, mais encores ils disent que je m'advisay de commander qu'on donnast un cheval à ma femme, que je veoyois s'empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et malaysé. II semble que ceste considération deust partir d'une ame esveillée ; si est ce que je n'y estois aulcunement : c'estoient des pensements vains, en nue 2, qui estoient esmeus par les sens des yeulx et des aureilles ; ils ne venoient pas de chez moy. Je ne sçavois pourtant ny d'où je venois ny où j'allois, ny ne pouvois poiser et considérer ce qu'on me demandoit ; ce sont delegiers effects que les sens produisoient d'eulx mesmes, comme d'un usage^ ; ce que l'ame y prestoit, e'estoit en songe, touchée bien legierement, et comme leichée seulement et arrousée par la molle impression des sens. Ce pendant, mon assiette estoit à la vérité très doulce et paisible : je n'avois affliction ny pour aultruy ny pour moy ; e'estoit une langueur et une extrême foiblesse sans aulcune douleur. Je veis ma maison sans la recognois-

(t) On dit qu'au fort de la mêlée les chars armés de faux coupent les membres avec tant de rapidité qu'on les voit palpitants à terre, avant que la douleur d'un coup si prompt ait pu parvcijir jusqu'à l'âme. Lucn., III, 642.

f2) En l'air. C.

(5) Comme par habituà/e. Ç. ;

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