CHAPITRE VIII
De l'affection des pères aux enfants,
A MADAME d'eSTISSAC '
Madame, si l'estrangeté ne me sauve et la nouvelleté, qui ont acooustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte enireprinse : mais elle est si fantastique, et a un visage si esloingné de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancholique, et une hu- Dieur par conséquent très ennemie de ma com- • plexion naturelle, produicte par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m'estois jecté, qui m'a mis premièrement en teste ceste resverie de me mesler d'escrire. Et pois, me trouvant entièrement despourveu et vuide de toute aultre matière, je me suis présenté moy mesme à moy pour argument et pour subject. C'est le seul livré au monde de son espèce, d'un desseing farouche et extravagant. Il n'y a rien aussi en ceste besongne digne d'eslre remarqué, que ceste bizarrerie; car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier de l'univers n'eust sceu donner façon qui mérite qu'on en face compte. Or, madame, ayant à m'y pourtrau-e au vif, j'en eusse oubUé un traict d'importance, si je n'y eusse repre-
(0 L parait qge le Gts de ceue dame accompagna Montaigne, en «580, dans son voyage à Kome. « Le pape, d'un visage courtois, admonesta M. dEiliisac à Fcslude et à la vertu. » Toijaqes, t. !. p. 287. J. V. L.
sente l'honneur que j'ay tousjours rendu à vos mérites: et l'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre; d'autant que, parmy vos aultres bonnes qualités, celle de l'amitié que vous avez montrée à vos enfants tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel nion sieur d'Estissac, voslre mari, vous laissa veufve, les grands et honorables partis qui vous ont esté offerts autant qu'à dame de France de vostre condition, la constance et fermeté de quov vous avez soustenu, tant d'années, et au travers de tant d'espineuses difGcultés , la charge et conduicte de leurs affaires, qui vous ont agitée par touts les coings de France, et vous tiennent encores assiégée, l'heureux acheminement que vous y avez donné par vostre seule prudence ou bonne fortune ; il dira ayséement , avecques moy, que nous n'avons poinct d'exemple d'afTection maternelle en nostre temps plus exprès que le vostre. Je loue Dieu, madame, qu'elle aye esté si bien employée; car les bonnes espérances que donne de soy monsieur d'Estissac, vostre Gis, asseurent assez que, quand il sera en aage, vous en tirerez l'obéissance et recognoissance d'un très bon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa puérilité il n'a peu remarquer les extrêmes offices qu'il a receus de vous en si grand nombre, je veulx, si ces escripts viennent un jour à luy tumber en main lors que je n'auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu'il receoive de moy ce tesmoignage en toute vérité, qui luy sera encores vifvement tesmoigné par les bons efîects de quov, si Dieu plaist. il se ressentira , qu'il n'est gentilhomme en France qui doibve plus à sa mère, qu'il faict; et qu'il ne peult donner à l'advenir plus certaine preuve de sa bonté et de sa vertu qu'en vous recognoissant pour telle.
S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque instinct qui se veoye universellement et perpétuellement empreint aux bestes et en nous ( ce qui n'est pas sans controverse), je puis dire, à mon advis, qu'après le soing que chasque animal a de sa conservation et de fuyr ce qui nuit, l'affection quel'tngendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce reng. Et, parce que nature semble nous l'avoir recommendée, regardant à esten dre et faire aller avant les pièces successives de ceste sienne machine, ce n'est pas merveille
ESSAIS DE MOiN lÂIGNE,
si, à reculons, des enfants aux pères elle n'est pas si grande : joinct ceste aultre considération aristotélique', que celuy qui bien faict à quelqu'un l'aime mieulx qu'il n'en est aimé; et celuy à qui il est deu aime mieux que celuy qui doibt ; et tout ouvrier aime mieulx son ouvrage qu'il n'en seroit aimé si l'ouvrage avoit du sentiment: d'autant que nous avons cher, estre; et eslre consiste en mouvement et action ; parquoychascun est aulcunement en son ouvrage. Qui bien faict exerce un' action belle et honneste; qui receoit l'exerce utile seulement. Or, l'utile est de beaucoup moins aimable que Thonneste : l'honneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui l'a faict une gratification constante ; l'utile se perd et eschappe facilement et n'en est la mémoire ny si fresche ny si doulce. Les choses nous sont plus clieres qui nous ont plus cousté ; et le donner est de plus de coust que le prendre.
Puisqu'il a pieu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, à fin que, comme les bestes, nous ne feussions pas servilement assubjectis aux lois communes, ains que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire, nous debvons bien prester un peu à la simple auctorité de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter a elle; la seule raison doibt avoir la conduicte de nos inclinations. J'ay, de ma part, le goust estrangement mousse à ces propensions qui sont produictes en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre jugement, comme, sur ce subject duquel je parle, je ne puis recevoir ceste passion de quoy on embrasse les enfants à peine encore nays, n'ayants .ni mouvement en l'ame, ny forme recognoissable au corps par où ils se puissent rendre aimables, et rie les ay pas souffert volontiers nourrir près de moy. Une vraye affecl ion et bien réglée debvroit naistre et s'augmenter avecques la cognoissance qu'ils nous donnent d'eulx; et lors, s'ils levaient, la propension naturelle marchant quand et quand la raison, les chérir d'une amitié vrayement paternelle; et en juger demesme s'ils sont aultres : nous rendants tousjoursà la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souvent au rebours; et, le plus communément, nous nous sentons plus esmeus des trespigne-
il) &R\SJ .Momie ù Mcamaque. IX, 7. C."
ments, jeux et niaiseries puériles de nos enfants que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées; comme si nous les avions aimés pour nostre passetemps, ainsi que des guenons, non ainsi que des hommes : et tel fournit bien libéralement de jouets à leur enfance, qui se treuve resserré à la moindre despense qu'il leur fault estants en aage. Voire il semble que la jalousie que nous avons de les veoir paroistre et jouïr du monde quand nous sommes à m'esme* de le quitter, nous rende plus espargnants et retrains envers eulx : il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme |]0ur nous soliciter de sortir; et si nous avions à craindre cela, puisque l'ordre des choses porte qu'ils ne peuvent, à dire vérité, estre ny vivre qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne debvions pas nous mcsler d'estre pères.
Quant à moy, je treuve que c'est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et société de nos biens, et compaignons en l'intelligence de nos affaires domestiques quand ils en sont capables, et de ne retrencher et resserrer nos commodités pour prouveoir aux leurs, puisque nous les avons engendrés à cest effect. C'est injustice de veoir qu'un père vieil, cassé etdemy mort jouisse seul, à un coing du foyer, des biens qui suffiroient à l'advancement et entretien de plusieurs enfants, et qu'il les laisse ce pendant, par faulte de moyens, perdre leurs meilleures années sans se poulser au service publicque et cognoissance des hommes. On les jecte au desespoir de chercher par quelque voye, pour injuste quelle soit, à prouveoir à leur besoing : comme j'ay veu, de mon temps, plusieurs jeunes hommes de bonne maison si addonnés au larrecin que nulle correction les en pou voist destourner. J'encognois un, bien apparenté, à qui, par la prière d'un sien frère très honneste et brave gentilhomme, je parlay une fois pour cest effect. Il me respondit et confessa tout rondement qu'il avoit esté acheminé à cest' ordure par la rigueur et avarice de son père ; mais qu'à présent il y estoit si accoustumé qu'il ne s'en pouvoit garder. Et lors il vénoit d'estre surprins en larrecin des bagues d'une dame au lever de laquelle il s'estoit trouvé
(l) Au moment mfme, sur te point de te quitter, resserrés.
Kclinin.s
avccques beaucoup d'aultres. Il me feit souvenir du conte que j'avois ouï faire d'un aultre genlilhonime, si faict et façonné à ce beau mesiier du temps de sa jeunesse que , venant après à estre maistre de ses biens, délibéré d'abandonner ceste traficque, il ne se pouvoit gardon pourtant , s'il passolt près d'une boutique où il y eust chose de quoy il eust besoing, de la desrobber, en peine de l'envoyer payer après. Et en ay veu plusieurs si dressés et duits à cela qu^, parmy leurs compaignons mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu'ils vouloient rendre. Je suis Cascon, et si n'est vice auquel je m'entende moins : je le hais un peu plus par complexion que je ne l'accuse par discours ; seulement par désir je ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est, à la vérité, un peu plus descrié que les aultres de la françoise nation : si est ce que nous avons veu de nostre temps, à diverses fois, entre les mains de la justice, des hommes de maison, d'aultres contrées, convaincus de plusieurs horribles voleries. Je crains que de ceste desbauche il s'en faille aulcunemeat prendre à ce vice des pères.
Et si on me respond ce que feit un jour un seigneur de bon entendement, «qu'il faisoit espargne des richesses, non pour en tirer aultre fruict et usage que pour se faire honorer et rechercher aux siens ; et que l'aage luy ayant osté toutes aùltres forces, c'estoit le seul remède qui luy restoit pour se maintenir en auctorité dans sa famille et pour éviter qu'il ne veinst à mespris et desdaing à tout le monde;» de vray, non la vieillesse seulement, mais toute imbécillité, selon AristoleS est promotrice de l'avarice : cela est quelque chose ; mais c'est la médecine à un mal duquel on debvoit éviter la naissance. Un père est bien misérable qui ne tient l'affection de ses enfants que par le besoing qu'ils ont de son secours, si cela se doibt nommer affection : il fauli se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance, et aimable par sa bonté et doulceur de ses mœurs; les cendres mesmes d'une riche matière, elles ont leur prix; et les os et reliques des personnes d'honneur, nous avons accoustumé de les tenir en respect et révérence. Nulle vieillesse peult estre si caduque et si rance à un personnage
H) Morak à Xkomaque, IV. 3. C.