LIVRE H, CHAP. VIII. îK
qui a passé en honneur son aage, qu'elle ne soit vénérable, et notamment à ses enfants desquels il fault avoir réglé l'ame à leur debvoir par raison, non par nécessité et par le besoing, ny par rudesse et par force :
Et errai longe, mea quidem senlentia.
Qui imperium credat esse graiius, aut stabilius, VI quo<i fit, quam illud, quod amicilia adjuugilur '.
J'accuse toute violence en Teducation d'une , ame tendre qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a je ne sçais quoy de servile en la rigueur et en la contraincte; et tiens que ce qui ne se peult faire par la raison et par prudence et adresse ne se faict jamais par la force. On m'a ainsi eslevé : ils disent qu'en tout mon premier aage je n'ay tasté des verges qu'à deux coups et bien mollement. J'ay deu la pareille aux enfants que j'ay eu : ils me meurent touts en nourrice; mais Leonor, une seule fille qui est eschappée à ceste infortune ^ a attainct six ans et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte et pour le chastiement de ses faultes puériles ( l'indulgence de sa mère s'y appliquant ayséement ) aultre chose que paroles et bien doulces : et quand mon désir y seroit frustré, il est assez d'aultres causes ausquelles nous prendre sans entrer en reproche avecques ma discipline que je sais estre juste et naturelle. J'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela envers des masles, moins nays à servir et de condition plus libre : j'eusse aymé à leur grossir le cœur d'ingénuité et de franchise. Je n'ay veu auhre efl'ect aux verges sinon de rendre les âmes plus lasches ou plus malicieusement opiniastres.
Voulons nous estre aimés de nos enfants ? leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort ( combien que nulle occasion d'un si horrible souhait ne peult estre ny juste ny excusable : NuUum scelus rationem habet^) ? accommodons leur vie raisonnablement de . ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne nous fauldroit pas marier si jeunes que nostre aage vienne quasi à se confondre avecques le
(1) C'est se tromper fort, à mon avis, que de croire mieux clablir son autorité par la force que par raflcctioii. Tûence, Âdelph., acte I, se. J, v. 40.
(2) Montaigne parle encore de sa fille au chapllre 5 du troisicvae Gvre des Essais. Elle fut mariée depuis au vicomte de Camaches.
(3j Car nul crime n'est fondé eo ratsoa. Tir. Ut., XXVBI, «.
ESSAI DE MOINTÀIGNE.
leur ; car cest inconvénient nous jecte à plusieurs grandes difficultés ; je dis spécialement à la noblesse, qui esi d'une condition oysifve, et qui ne vit, contme on dict, que de ses rentes ; car ailleurs, où la vie est questuaire *, la pluralité et compaignie des enfants, c'est un adgencement de niesnage, ce sont autant de nouveaux utils et instruments à s'enrichir.
Je me mariay à trente trois ans, et loue l'opinion de trente cinq, qu'on dict estre d'Aristote2. Platon ne veult pas qu'on se marie avant les trente 5; mais il a raison de se mocquer de ceulx qui font les œuvres de mariage après cinquante cinq, et condamne leur engeance indigne d'aliment et de vie. Thaïes y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, « qu'il n'estoit pas temps; » et, devenu sur l'aage, «qu'il n'estoit plus temps*.» llfault refuser l'opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois^ estimoient à extrême reproche d'avoir eu accointance de femme avant l'aage de vingt ans, et recommendoient singulièrement aux hommes qui se vouloient dresser pour la guerre de conserver bien avant en aage leur pucelage, d'autant que les courages s'amollissent et divertissent par l'accouplage des femmes :
Ma or congiunto a giovineita sposa, E lieio ornai de' figli, era invililo JVe gli affetli di padre e di marito *.
Muleasses, roy de Thunes', celuy que l'empereur Charles cinquiesme remeit en ses estais, reprochoit la mémoire de Mahomet son père de sa hantise avecques les femmes, l'appellant brode s, efféminé, engendreur d'enfants. L'histoire grecque remarque de Iccus, Tarentin, de Crisso, d'Astyllus, de Diopompus et d'aultres^, que, pour maintenir leurs corps fermes au ser-
(1) De qucéstitarius, mercenaire, qui travaille pour vivre.
(2) Aiislole, Potiiic, VU, 16, dit trente-sepl, et non treniecinq. G.
(3) C'est à la 6n du sixième îivre de la République, où il dit, depuis tretite jusqu'à trente-cinq, C.
{i} DioG. Uerce, I, 26. C.
(3) Ce que Montaigne attribue ici aux Gaulois, Gésar le dit expressément des Germains, de Bello Gallico, VI, 21. G.
(6) Uni à une jeune épouse, il goûtait le bonheur d'être père ; et ces sentiments si doux avoient amolli son courage. Tasso, Gerusal. liber., canloX, stanzaôO.
(7) Mttley-Haçan, roi de Tunis.
(8) Lâche, eifeminc. — l.e père de ce ro! de Tunis avait eu, do différentes femmes, trente-quatre enfants.
(O; Plat., de Legibus, liv. VIII, p. Ci7. G.
vice de la course des jeux olympiques,de la palestrine ', et tels exercices, ils se privèrent, autant que leur dura ce soing, de toute sorte d'acte vénérien. En certaine contrée des Indes espaignolles, on ne permeltoit aux hommes de se marier qu'après quarante ans ; et si le permettoit on aux filles.àdix ans. Un gentilhomme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face place à son fils qui en a vingt : il est luy mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres, et en la court (Je son prince ; il a besoing de ses pièces, et en doibt certainement faire part, mais telle part qu'il ne s'oublie pas pour aultruy. Et à celuy là peult servir justement ceste response, que les pères ont ordinairement en la bouche : « Je ne me veulx pas despouiller devant que de m'aller coucher. »
Mais un père atteré d'années et de maulx, privé, par sa foiblesse et faulte de santé, de la commune société des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estât, s'il est sage, pour avoir désir de se despouiller, à fin de se coucher, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robbe de nuict bien chaulde : le reste des pompes, de quoy il n a plus que faire, il doibt en estrener volontiers ceulx à qui par ordonnance naturelle cela doibt appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse l'usage, puisque nature l'en prive : aultrement sans double il y a de la malice et de l'envie. La plus belle des actions de l'empereur Charles cinquiesme feut celle là, à l'imitation d'aulcuns anciens de son qualibre, d'avoir sceu recognoistre que la raison nous commande assez de nous despouiller quand nosrobbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les jambes nous faillent ; il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lorsqu'il sentit défaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires avecques la gloire qu'ily avoit acquise.
Solve senescentem mature sanus equum, ne Peccet ad exiremum ridendus, et ilia ducat '.
Ceste faulte, de ne sçavoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l'impuissance et ex-.
(1) Lutte on palestre.
(2) Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant. De peur que tout à coup, efflanqué, hors d'haleine, Il ne laisse, en tombant, son maître sur Tarcne.
HOR., Epist., T. 1, 8 (imitation de Boileau).
treme alleratiôn que l'aage apporte naturellement et au corps et à l'ame, qui à mon opinion, est eguale, si l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la réputation de la pluspart des grands hommes du monde. J'ay veu, de mon temps, et cogneu familièrement des personnages de grande auctorité, qu'il estoit bien aysé à veoir '^stre merveilleusement descheus de ceste an- I nne suffisance, que je cognoissois par la réputation qu'ils en avoient acquise en leurs meilleurs ans; je les eusse, pour leur honneur, \ olontiers souhaités retirés en leur maison à leur ayse, et deschargés des occupations publicques et guerrières, qui n'estoient plus pour leurs espaules. J'ai aultrefois esté privé en la maison d'un gentilhomme veuf et fort vieil , d't^e vieillesse toutesfois assez verte ; cestuy cy avoit plusieurs filles à marier, et un fils desjà en aage de paroistre ; cela chargeoit sa maison de plusieurs despenses et visites estrangieres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soing de l'espargne, mais encores plus pour avoir, à cause de l'aage, prins une forme de vie fort esloingnée de la nostre. Je luy dis un jour, un peu hardiement, comme j'ay accoustumé, qu'il luy sieroit mieulx de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale ( car il n' avoit que celle là de bien logée et accommodée ), et se retirer en une sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à son repos, puisqu'il ne pouvoit aultrement éviter nostre importunité, veu la condition de ses enfants. Il m'en creut depuis, et s'en trouva bien.
Ce n'est pas à dire qu'on leur donne, par telle voye, d'obligation de laquelle on ne se puisse plus desdire ; je leur lairrois, moy qui suis à mesme de jouer ce roolle, la jouissance de ma maison et de mes biens, mais avecques liberté de m'en repentir, s'ils m'en donnoient occasion ; je leur en lairrois l'usage, parce qu'il ne me seroit plus commode ; et de l'auctorité des affaires en gros, je m'en reserverois autant qu'il me plairoit : ayant tousjours jugé que ce doibt estre un grand contentement à un père vieil, de mettre luy mesme ses enfants en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir, pendant sa vie, contrerooller leurs deportements, leur fournissant d'instruction et d'advis suyvant l'expérience qu'il en a, et d'acheminer luy mesme l'ancfen honneur et ordre Mo:ttaio:ce.