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de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là des espérances qu'il pcult prendre de leur conduicte à venir. Et pour cest effect, je nevouldrois pas fuyrleurcompaignie; je vouldrois les esclairer de près, et jouir selon la condition de mon aage de leur alaigresse et de leurs festes. Si je ne vivois parmy eulx ( comme je ne pourrois, sans offenser leur assemblée, par le chagrin de mon aage et la subjection de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les règles et façons de vivre que j'aurois lors ), je vouldrois au moins vivre près d'eulx, en un quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme je veis, il y a quelques années, un doyen de Sainct-Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par Tmcommodité de sa melan*cholie que, lorsque j'entray en sa chambre, il y avoit vingt et deux ans qu'il n'en estoit sorty un seul pas ; et si avoit toutes ses actions libres et aysées, sauf un rheume qui luy tumboit sur l'estomach : à peine une fois la sepmaine vouloit il permettre qu'aulcun entrast pour le veoir ; il se tenoit tousjours enfermé par le dedans de sa chambre, seul, sauf qu'un valet luy portoit une fois le jour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir : son occupation estoit se promener, et hre quelque livre, car il cognoissoit aulcunement les lettres , obstiné, au demourant, de mourir en ceste desmarche, comme il feit bientost après. J'essayerois, par une doulce conversation, de noiirrir en mes enfants une vifve amitié et bienvueillance non feincte en mon endroict, ce qu'on gaigne ayséement en une nature bien née ; car si ce sont bestes furieuses comme nostre siècle en produict à milliers, il les fault haïr et fuyr pour telles.
Je veulx mal à ceste coustume d'interdire aux enfants l'appellation paternelle, et leur en enjoindre une estrangiere, comme plus reverentiale, nature n'ayant volontiers pas suffisamment pourveu à nostre auctorité'. Nous appelions Dieu tout puissant Père ; et desdaignons que nos enfants nous en appellent; j'ay reformé cest' erreur en ma famille 2. C'est aussi folie et
(1) Comme si la nature n'avait pas asset bien pourvu à notre autorité. G.
(2) Le bon roi Henri IV la reforma aussi dans sa bnûOe : « Cir « il ne voulait pas , dit Péréfixe, que ses enfants rap|>elas<enl « monsieur, nom qui 'semble rendre les entants étrangers à
ESSAIS DE MONTAIGNE
injustice de priver les enfants qui sont en aage de la familiarité des percs, et vouloir maintenir en leur endroict une morgue austère et desdaigneuse, espérant par là les tenir en crainte et obéissance ; car c'est une farce très inutile qui rend les pères ennuyeux aux enfants, et, qui pis est, ridicules. Ils ont la jeunesse et les forces en la main, et par conséquent le vent et la faveur du monde, et receoivent avec mocquerie ces mines fîeres et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ny au cœur ny aux veines ; vrais espovantails de cheneviere. Quand je pourrois me faire craindre, j'aimerois encores mieulx me faire aimer ; il y a tant de sortes de defaults en la vieillesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens ; le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. J'en ay veu quelqu'un, duquel la jeunesse avoit esté très impérieuse ; quand c'est venu sur l'aage, quoyqu'il le passe sainement ce qui se peult, il frappe, il mord, il jure, le plus tempestatif maistre de France ; il se ronge de soing et de vigilance. Tout cela n'est qu'un bastelage auquel la famille mesme complolte ; du grenier, du cellier, voire et de sa bource, d'aultres ont la meilleure part de l'usage, ce pendant qu'il en a les clefs en sa gibbeciere, plus chèrement que ses yeulx. Ce pendant qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout est en desbauche en divers reduicts de sa maison, en jeu et en despense, et en l'entretien des comptes de sa vaine cholere, et pourvoyance. Chascun est en sentinelle contre luy. Si, par fortune, quelque chestif serviteur s'y addonne*, soubdain il luy est mis en soûspeçon, qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy mesme. Quantes fois s'est il vanté à moy de la bride qu'il dcnnoit aux siens, et exacte obéissance et révérence qu'il en recevoit ; combien il veoyoit clair en ses affaires !
Ille sohts ncscit oniyiia^.
Je ne sçache homme qui peust apporter plus de parties, et naturelles et acquises, propres à con-
« leur père, et qui marque la servitude et la sujétion, mais «.< qu'ils l'appelassent papa, nom de tendresse et d'amour. » (Hist. de Uenri-le-Grand.) G.
(1) S'attache à lui. C.
(i) Il ignore, seul, tout ce qu'on fait chez lui. Ter., Adelph., acteiv, se. 2, V. 9.
server la maistrise, qu'il faict ; et si en est descheu comme un enfant ; partant l'ay je choisy, parmy plusieurs telles conditions que je cognois, comme plus exemplaire. Ce seroit matière à unequeslion scholastique : « s'il est ainsi mieulx ou aultre- '■■ ment. » En présence, toutes choses luy cèdent ; et laisse l'on ce vain cours à son auctorité, qu'on ne luy résiste jamais. On le croit, on le craint, on le respecte, tout son saoul. Donne il congé à un valet? il plie son paquet, le voyLà party ; mais hors de devant luy seulement ; les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troublés, qu'il vivra et fera son office en mesme maison, un an, sans estre apperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres loingtaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesses de mieulx faire;* par où on le remet en grâce. Monsieur faict il quelque marché on quelque despesche qui desplaise? on la supprime, forgeant tantost après assez de causes pour excuser la faulte d'exécution ou de response. Nulles lettres estrangieres ne luy estants premièrement apportées, il ne veoid que celles qui semblent commodes à sa science. Si, par cas, d'adventure il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur certaine personne de les luy lire, on y treuve sur le champ ce qu'on veult; et faict on, à touts coups, que tel luy demande pardon, qui l'injurie par mesme lettre. Une veoid enfin ses affaires que par une image disposée et desseignéeS et satisfactoire le plus qu'on peult, pour n'esveiller son chagrin et son courroux. J'ay veu, soubs des figures différentes, assez d'œcononiies longues, constantes, de tout pareil effect.
Il est tousjours proclive 2 aux femmes de disconvenir à leurs maris; elles saisissent à deuXv mains toutes couvertures de leur contraster; la première excuse leur sert de pleniere justifica- ^ tion. J'en ay veu une qui desrobboit gros à son * mary, pour, disoit elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à ceste religieuse dispensation ! Nul maniement leur semble avoir assez de dignité, s'il vient de la concession du mary ; il fault qu'elles l'usurpent, ou finement, ou fièrement, et tousjours injurieusement, pour luy donner de la grâce et de l'auctorité. Comme en mon propos, quand c'est contre
(1) Faite à dessein, prtparCe d'avance.
(2) Les femmes ont toujours du penchant ft contrarier la volonté de leurs maris.
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un pauvre vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce tîltre, et en servent leur passion avecques gloire ; et, comme en un commun servage, monopolent facilement contre sa lominalion et gouvernement. Si ce sont masles grands et fleurissants, ils subornent aussi incontinent, ou parforceou par faveur, et maistre dhostel, et receveur, et tout le reste. Ceulx qui n'ont ny femme ny tils kimbent en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement. Le vieil Caton disoit en son temps que « Autant de valets, autant d'ennemis»; ■ voyez si, selon la distance de la pureté de son siècle au nostre, il ne nous a pas voulu advertir que femme, fils et valets, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la décrépitude de nous fournir le donlx bénéfice d'inappercevance et d'ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit ce de nous, mesme en ce temps où les juges, qui ont à décider nos controverses, sont communément partisans de l'enfance, et intéressés? Ao cas que cesle piperie m'eschappe à veoir, ao moins ne m'eschappe il pas à veoir que je suis très pipable. Et aura l'on jamais assez dict de quel prix est un amy, à comparai-son de ces liaisons civiles? L'image mesme que j'en veois aux besies, si pure, avecques quelle religion je la respecte! Si les aultres me pipent, au moins ne me pipé je pas moy mesme à m'estimer capable de m'en garder, ny à me ronger la cervelle pour m'en rendre ; je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquiète et tu nmltuaire curiosité, mais par diversion plustost ei resolution. Quand j'oys reciter Testât de quelqu'un, je ne m'amuse pas à luy ; je tourne incontinent les yeulx à moy, veoir comment j'en suis; tout ce qtii le touche me regarde; son accident m'advertit et m'esveille de ce costé là. Tout s les jours et à toutes heures, nous disons d'un aultre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçavions replier, aussi bien qu'estendre, nostre considération. Et plusieurs aucteurs blecent en ceste manière la protection de leur cause, courant en avant témérairement à rencontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis des traicts propres à leur cstre relancés plus advantageusement.
Feu monsieur le mareschalde Montluc, avant
perdu son fils, qui mourut en Tisle de Madères» brave gentilhomme à la vérité et de grande espérance, niofaisoit fort valoir, entre ses aohres regrets, le desplaisir et crevecœur qu'il senioit de ne s'estre jamais communiqué à luy, et, sur ceste humeur d'une gravité et grimace pater-
■ nelle, avoir perdu la commodité de gooster et bien cognoistre son fils, et aussi de luy déclarer l'extrême amitié qu'il luy portoit et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. « Et ce pauNTC garson, disoit il, n'a rien veu de moi qu'une contenance renfrongnée et pleine de mespris ; et a emporté ceste créance que je n'ay sceu ny Taimer ny l'estimer selon son mérite. A qui gardois je à descouvrir ceste singulière affection que je luy portois dans mon ame? estoit ce pas luy qui en debvoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis cootrainct et géhenne pour maintenir ce vain masque ; et y ay perdu le plaisir de sa conversatioUi et sa volonté quand et quand, qu'il ne me peult avoir portée aultre que bien froide, n'ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senty qu'une façon tyrannique'. » Je treuve que ceste plaincie estoit bien prinse et raisonnable : car, comme je sçais par une trop certaine expérience, il n'est aolcune si doulce consolation en la perte de nos amis que celle que nous apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire et d'avoir eu avecques eulx une parfaicte et entière communication. 0 mon amy^! en vaulx je mieulx d'en avoir le goust ? ou si j'en vaulx moins? J'en vaulx certes bien mieulx ; son regret me console et m'honore : est ce pas un pieux et plaisant office de ma vie d'en faire à tout jamais les obsèques? est il jouissance qui ' vaille ceste privation?
Je m'ouvre aux miens tant que je puis et leur signifie très volontiers Testât de ma volonté et de mon jugement envers eulx, comme envers un chascun : je me iiaste de me pro- ; duire et de me présenter; car je ne veulx pas
(1) « Je ne pids lire qu'avec les larmes ans yeux dans les Es-
' sais de Montaigne ce que fil le maréchal de Montluc du regret
I qu'il a de ne s'être pas communiqué à son fils, et de lui avoir
laissé ignorer la tendresse qu'il avoit pour lui. C'est à madame
d'Estissac, de l'Amour des pères envers leurs enfants. Mon Dieu,
■ que ce livre est plein de bon sens ! » Madame de Sévicsb, Let-
tre à sa filte. J. V. L.
i (3) La Boetie. Toute celle éloquente apostrophe manque dans I l'exemplaire de N'aigeon, où l'on troure à tout moment de sem- 1) SES., Epist. 4T ; Macrobe, Saturntxt., 1, U, etc. }. Y. L. I blables lacunes. J. V. L.
ESSAIS DE MONTAIGNE
qu'on s'y mescompte, de quelque part que ce soit. Entre aultres coustumes particulières qu'avoient nos anciens Gaulois, à ce que dict Caesar*, ceste cy en esloit l'une, que les enfants ne se presentoient aux pères ny s'osoient trouver en publicque en leur compaignie que lorsqu'ils commenceoient à porter les armes ; comme s'ils eussent voulu dire que lors il estoit aussi saison que les pères les receussent en leur familiarité et accointance.
J'ay veu encores une aultre sorte d'indiscrétion en aulcuns pères de mon temps, qui ne se contentent pas d'avoir privé, pendant leur longue vie, leurs enfants de la part qu'ils debvoient avoir naturellement en leurs fort unes, mais laissent encore après eulx à leurs femmes ceste mesme auctorité sur touts leurs biens, et loy d'en disposer à leur fantasie. Et ay cogneu tel seigneur, des premiers officiers de nostre couronne, ayant, par espérance dedroict à venir, plus de cinquante mille escus de rente, qui est mort nécessiteux et accablé de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mère, en son extrême décrépitude, jouissant encores de touts ses biens par l'ordonnance du père qui avoit de sa part vescu près de quatre vingts ans. Cela ne me semble aulcunement raisonnable. Pourtant treuve je peu d'advancement à un homme de qui les affaires se portent bien d'aller chercher une femme qui le charge d'un grand dot ; il n'est* point de debte estrangiere qui apporte plus de ruyne aux maisons : mes prédécesseurs ont communément suy vi ce conseil bien à propos et moy aussi. Mais ceulx qui nous desconseillent les femmes riches, de peur qu'elles soient moins traictables et recognoissantes, se trompent de faire perdre quelque réelle commodité pour une si frivole conjecture. A une femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus une raison que par dessus une aultre ; elles s'aiment le mieulx où elles ont plus de tort : l'injustice lesalleiche, comme les bonnes l'honneur de leurs actions vertueuses ; et en sont débonnaires d'autant plus qu'elles sont plus riches, comme plus volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles.
C'est raison de laisser l'administration des affaires aux mères pendant que les enfants ne
(IJ De BelU GalL, VI, 18. G. '
sont pas en l'aage, selon les loix, pour en manier la charge ; mais le père les a bien mal nourris s'il ne peult espérer qu'en leur maturité ils auront plus de sagesse et de suffisance que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit il toutesfois, à la vérité, plus contre nature de faire despendre les mères de la discrétion de leurs enfants. On leur doibt donner largement de quoy maintenir leur estât, selon la condition de leur maison et de leur aage ; d'autant que la nécessité et l'indigence est beaucoup plus malséante et malaysée à supporter à elles qu'aux masles : il fault plustot en charger les enfants que la mère.
En gênerai , la plus saine distribution de nos biens , en mourant , me semble estre les laisser distribuer à l'usage du pays : les loix y ont mieulx pensé que nous; et vault mieulx les laisser faillir en leur eslection que de nous bazarder témérairement de faillir en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puisque d'une prescription civile, et sans nous, ils sont destinés à certains successeurs. Et encores que nous ayons quelque liberté au delà, je tiens qu'il fault une grande cause, et bien apparente, pour nous faire oster à un ce que sa fortune luy avoit acquis et à quoy la justice commune l'appelloit ; et que c'est abuser, contre raison, de ceste liberté d'en servir nos fantasies frivoles et privées. Mon sort m'a faict grâce de ne m'avoir présenté des occasions qui me peussent tenter et divertir mon affection de la commune et légitime ordonnance. J'en veois envers qui c'est temps perdu d'employer un long soing de bons offices : un mot receu de mauvais biais efface le mérite de dix ans. Heureux qui se treuve à poinct pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage ! La voisine action l'emporte : non pas les meilleurs et plus fréquents offices, mais les plus récents et présents font l'opération. Ce sont gents qui se jouent de leurs testaments comme de pommes ou de verges, à gratifier ou chastier chasque action de ceulx qui y prétendent interest. C'est chose de trop longue suytte et de trop de poids pour estre ainsi promenée à chasque instant, et en laquelle les sages se plantent une fois pour toutes, regardants sur tout à la raison et observance publicque. Nous prenons un peu trop à cœur ces substitutions masculines et proposons une éternité ridicule à nos noms. Nous poisons