‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 168 sur 402 · LIVRE il, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE il, CHAP. X

inieulx one cadence qui tumbe plus court , coupée en iambcs. Si mesie il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement ; j'en ay remarqué ce lieu à mes aurciilos : Ego vero me minus diu senem esse mcUem, guam esse senem ante quant essem^ .

Les historiens sont ma droicte balle*; car ils sont plaisants et aysez ; et quand et quand l'homme en gênerai, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul aultrè lieu ; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceulx qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans quà ce qui arrive au dehors, ceulx là me sont plus propres : voylà pourquoy, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n'av ons une douzaine de Laertius, ou qu'il ne soit ou plus estendu, ou plus entendu : car je suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. En ce genre d'estude des histoires, il fault feuilleter, sansdistinction, toutes sortes d'aucteurs et vieils et nouveaux, et barragouins et françois, pour y apprendre les choses de quoy diversement ils traictent. Mais Cœsar singulièrement me semble mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour luv mesme: tant il y a de perfection et d'excellence par dessus touts les aultres, quoyque Salluste soit du nombre. Certes, je lis cest aucteur avec un peu plus de révérence et de respect qu'on ne lict les humains ouvrages ; tantost le considérant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur; tantost la pureté et inimitable

(1) Pour moi, j'aimerais mieux être vieux moins longtemps que de vieillir avant la vieillesse. Cic. , de Senectute, c. 10. — Voyez quelques observalious sur cette critique de Montaigne , CEiares compléies de acéron, éd. \a-S°, t. XX vm, p. 91. J. V. L.

(41 Montaigne appelle id la lecture des historiens, sa droite t'oUe, pour nous apprendre que c'est le plus doux et le plus aisé de ses amusements, par allusion à ce qui arrive à un joueur de paume, qui, lorsque la balle lui vient du côté droit, la renvoie naturellement et sans peine, réduit, lorsqu'elle lui vient du côté opposé, à la' chasser d'un coup de revers, qui, pour l'ordmaire, est un coup moins sûr et plus malaisé. — Il y avait dans la première édition : Le$ tiUtoriens sont le vrwj gibier dt- mon cilude. C.

polissure de son langage, qui a surpassé non seulement touts les historiens, comme dict Cicero', mais à l'adventure Cicero mesme: avecques tant de sincérité en ses jugements, parlant de ses ennemis, que, sauf les faulses couleurs de quoy il veult couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, je pense qu'en cela seul on y puisse trouver à redire qu'il a esté trop espargnant à parler de soy; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exécutées par luy qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met.

J'aime les historiens ou fort simples ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoy y mesler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soing et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la cognoissance de la vérité : tel est entre aultres, pour exemple, le bon Froissard, qui a marché, en son entreprinse, d'une si franche néfifveté qu'ayant faict une faulte il ne craint aulcunement de larecognoistre et corriger en l'endroict où il en a esté adverty, et qui nous représente la diversité mesme des bruits qui couroient, et les différents rapports qu'on luy faisoit : c'est la matière de l'histoire nue et informe ; chascun en peult faire son proufît autant qu'il a d'entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estresceu , peuvent trier, de deux rapports, celuy qui est plus vj;avsemblable; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l'auctorité de régler nostre créance à la leur; mais, certes, cela n'appartient à gueres de gents. Ceulx d'entre deux (qui est la plus commune façon) nous gastent tout; ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de juger, et par conséquent d'incliner l'histoire à leur fanlasie ; car, depuis que le jugement pend d'un costé, on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais 2 : ils entreprennent de choisir les choses dignes d'eslre sceues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée , qui nous

(1) CICÉR. , Bnilus, c. 75. J. V. L.

{ij a Les &ils changent de forme dans la tête de rhistoncn ; ils se moulent sur ses intérêts ; Us prennent la teinte de ses préjugés. » Rocss., Énèile, liv. IV.

ESSAIS DE MOINTAIGNE,

instruiroit mieulx ; obmettent, pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peut estre encores telle chose , pour ne la sçavoir dire en bon latin ou françois. QuMls estaient hardiment leur éloquence et leur discours, qu'ils jugent à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi de quoy juger après eulx , et qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs raccourciments et parleur chois, riensur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entière en toutes ses dimensions.

Le plus souvent on trie , pour ceste charge , et notamment en ces siècles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour ceste seule considération de sçavoir bien parler, comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire : et eulx ont raison, n'ayants esté gagés que pour cela, et n'ayants mis en vente que le babil, de ne se soulcier aussi principalement que de ceste partie; ainsin, à force beaux mots, ils nous vont pastissant une belle contexture des bruits qu'ils r'amgssent es carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles qui ont esté escriptes par ceulx mesme qui commandoient aux affaires,ouquiestoientparticipantsalesconduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'aultres de mesme sorte : telles sont quasi toutes les grecques et romaines ; car plusieurs te moings oculaires ayants escript de mesme subject (comme il advenoit en ce temps là, que la grandeur et le sçavoir se rencontroient communément ), s'il y a de la faulte, elle doibt estre merveilleusement legiere, et sur un accident fort doubteux. Que peult on espérer d'un médecin traictant de la guerre, ou d'un escholier traictant les desseings des princes? Si nous voulons remarquer la religion que les Romains avoient en cela, il n'en fault que cest exemple : Asinius PoUio trouvoit es histoires mesme de CîBsar quelque mescompte en quoy il estoit tumbé, pour n'avoir peu jecter les yeulx en touts les endroicts de son armée , et en avoir creu les particuliers qui luy rapportoient souvent des choses non assez vérifiées ; ou bien pour n'avoir esté assez curieusement adverty par ses heutenants des choses qu'ils avoient conduictes en son absence *. On peult veoir par là si ceste recherche de la vérité est délicate, qu'on ne se puisse pas fier d'an combat à

0) ScÉT., Cf^ar, c. 56. C.

la science de celuy qui a commandé , ny aux soldats de ce qui s'est passé près d'eulx , si, à la mode d'une information judiciaire , on ne confronte les tesmoings et receoit les objects sur la preuve des ponct illes de chasque accident ' . Vrayement la cognoissance que nous avons de nos affaires est bien plus lasche : mais cecy a esté suffisamment traicté par Bodin^, et selon ma conception.

Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire, et à son default, si extrême qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moy incogneus, que j'avois leu soigneusement quelques années auparavant, et barbouillé de mes notes, j'ay prins en coustume, depuis quelque temps, d'adjouster au bout de chasque livre (je dis de ceulx desquels je ne me veulx servir qu'une fois) le temps auquel j'ay achevé de le hre, et le jugement que j'en ay retiré en gros , à fin que cela me représente au moins l'air et idée générale que j'avois conceu de l'aucteur en le lisant. Je veulx icy transcrire aulcunes de ces annotations.

Voicy ce que je meis, il y a environ dix ans, en mon Guicciardin (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne): « Il est historiographe diligent , et duquel , à mon advis, autant exactement que de nul aultre, on peult apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi, en la plus part, en a il esté acteur luy mesme, et en reng honorable. Il n'y a aulcune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ayt desguisé les choses; de quoy font foy les libres jugements qu'il donne des grands et notamment de ceulx par lesquels il avoit esté avancé et employé aux charges , comme du pape Clément septiesme. Quant à la partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et discours , il y en a de bons et enrichis de beaux traicts : mais il s'y est trop pieu ; car, pour ne vouloir rien lais- « ser à dire, ayant un subject si plein et ample, ■■ et à peu près infiny, il en devient lasche , et sentant un peu le cacquet scholastique. J'ay

(t^ Si ton ne confronte les témoignages, si l'on ne reçoit les objections, lorsqu'il s'agit de prouver les moindres détails dé chaque fait. J. V. L.

(2) Le célèbre jurisconsulte , dans l'ouvrage qu'il publia en loC6, sous le titre de Methodus ad faciiem litstoriarura coQnilionem.

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