LIVRE II, CHAP. XI
Et prœdulce decus, primo eertamine, pouit '.
Voyià pourquoy, quand on juge d'une action particulière, il fault considérer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui Ta produicie avant la baptizer.
Pour dire un mot de moy mesme , j'ay veu quelquefois mes amis appeller prudence eh moy ce qui estoit fortune, et estimer advantage de courage et patience ce qui estoit advantage de jugement et opinion; et m'attribuer un tiltre pour aultre, tantost à mon gaing, tantost à ma perte. Au demeurant, il s'en fault tant que je sois arrivé à ce premier et plus parfaict degré d'excellence où de la vertu il se faict une habitude, que du second mesme je n'en ai faict gueres de preuves. Je ne me suis mis en grand effort pour brider les désirs de quoy je me suis trouvé pressé ; ma vertu , c'est une vertu ou innocence, pour mieuLx dire, accidentale et fortuite. Si je feusse nay d'une complexion plus desreglée, je crains qu'il feust allé piteusement de mon faict ; car je n'ay essayé gueres de fermeté en mon ame pour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu véhémentes : je ne sçais point nourrir des querelles et du desbat chez moy. Ainsi, je ne me puis dire nul grand mercy de quoy je me treuve exempt de plusieurs vices.
Si vitiis mediocribus et mea pauds Mendosa est naiura, alioqui recta ; velul si Egregio inspersos reprehendas corpore rjofrtw * ;
je le dois plus à ma fortuné qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre d'une race fameuse en preud'hommie et d'un très bon père : je ne sais s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont insensiblement aydé, ou si je suis ^ultrement ainsi nay ,
Seu Libra, seu me Scorpius adspicit Formidolosus, pars violeittior yatalis horœ, seu lyrannus Besperiœ Capncormu undœ 5 :
mais tant y a que la pluspart des vices je les
(1) On sait ce que peut sur iin jeune guerrier Ja soif de la gloire, et la douce espérance d'un premier triomphe. Virc. , 4>j. , XI, 154.
(2 Si je D'ai que des défaut» peu considérables et en petit nombre, comme quelques taches légères qui seraient éparses sur un beau \isage. Hor., Soi., 1,6.65.
3) Soit que je sois né sous le signe de la Balance, ou sous
.Ji du Scorpion, dont le regard est si terrible au momciil
ay de moy mesme en horreur. Le mot d'Antisthenes à celcy qui lu\ demandoit le meilleur apprentissage . - Desapprendre le mal',» semble s'arrester à cest' image. Je les ay, dis je, en horreur, d'une opinion si naturelle et si mienne que ce mesme instinct et impression que j'en ay apporté de la nourrice je l'ay conservé sans qu'aulcunes occasions me l'ayent sceu faire altérer ; voire non pas mesdiscours propres, qui, pour s'estre desbandés en aulcunes choses de la route commune, me licencieroient ayséement à des actions que ceste naturelle inclination me faict haïr. Je diray un monstre, mais je le diray pourtant : je treuve par là en plusieurs choses plus d'arrest et de règle en mes mœurs qu'en mon opinion; et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faveur de la volupté et des richesses qu'il meit en rumeur toute la philosophie à l'encontre de luy; mais, quant à ses mœurs, Dionysius le tyran luy ayant présenté trois belles garses pour qu'il en feist le chois, il respondit qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il avoit mal prins à Paris d'en préférer une à ses compaignes ; mais, les ayant conduicles à son logis, il les renvoya sans en taster^. Son valet se trouvant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit après luy, il luy ordonna qu'il en versast et jectast là ce qui luv fa.schoit^. Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et délicats , se porta en sa vie très devotieusement et laborieusement : il escrit à un sien amy qu'il ne vit que de pain bis et d'eau; le prie de luy envoyer un peu de fromage pour quand il voudra faire quelque sumptueux repas*. Seroit il vray que, pour estre bon tout à faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et universelle propriété, sans loy, sans raison, sans exemple? Les desbordements ausquels je me suis trouvé engagé ne sont pas. Dieu mercy, d«îs pires; je les ay bien condamnés chez moy selon qu'ils le valent, car mon jugement ne s'est pas trouvé infecté par eulx; au rebours, je les accuse plus rigoureusement en moy qu'en un auhre: mais
de la naissance, ou sous le Capricorne, qui règne sur les mers d'Occident. Hor. , Od. , II, 17, 17. G.
(1) Dioc. Laer^e, VI, 17. G.
(2) Dioc. Ubkce, II, 67. G.
P) 3ioG. Uerce, II, 17 ; et Hosicz, Sot. , II, 3, 100. G. (4J Dioc. Uerce, A, 11. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
c'est tout; car, au demourant, j'y apporte trop peu de résistance et me laisse trop ayséement pencher à l'aultre part de la balance, sauf pour les régler et empescher du meslange d'aultres vices, lesquels s'entretiennent et s'entr'onchaisnent pour la pluspart les uns aux autres, qui ne s'en prend garde ; les miens, je les ay retrenchés et contraincts les plus seuls et les plus simples que j'ay peu
Kec ultra Errorem foveo '•
car, quant à l'opinion des stoïciens qui disent, " le sage œuvrer , quand il œuvre, par toutes les vertus ensemble, quoyqu'il y en ayt une plus apparente, selon la nature de l'action; » et à cela leur pourroit servir aulcunement la similitude du corps humain; car l'action de la cholere ne se peult exercer que toutes les humeurs ne nous y aydent, quoyquo la cholere prédomine : si de là ils veulent tirer pareille conséquence que, quand le faultier fault, il fault par touts les vices ensemble, je ne les en crois pas ainsi simplement ou je ne les entends pas ; car je sens par effect le contraire : ce sont subtilités aiguës, insubstantielles, ausquelles la philosophie s'arreste par fois. Je^suys quelques vices; mais j'en fuys d'auUres aultant que sçauroit faire un sainct. Aussi desad vouent les peripateticiens ceste connexité et cousture indissoluble; et tient. Aristote qu'un homme prudent et juste peult estre et intempérant et incontinent. Socrates advouoit à ceuLx qui fecognoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice que c'estoit, à la vérité, sa pro-' pension naturelle , mais qu'il l'avoit corrigée par discipline^: et los familiers du philosophe Stilpo disoient qu estant nay subject au vin et aux femmes, il s'estoit rendu par estude très abstinent de l'un et de l'aulire^
Ce que j'ay de bien, je l'ay, au rebours, par le sort de ma naissance; je ne le tiens ny de loy, ny de précepte ou auUre apprentissage : l'innocence qui est en moy est une innocence niaise; peu de vigueur et point d'art. Je hais, entre aultres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l'extrême de touts les vices; mais c'est jusques à telle
(1) Hors de là, je ne suis pas -vicieux. Juv. , Sat. , VIII, 104.
(2) CiC, Tusc. Quœst.,l\, 37. G.
(3) Cic. , de-Fato, c. 5. G.
mollesse que je ne vcois pas csgorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gémir un lièvre sous les dents de mes chiens, quoyque ce soit un plaisir violent que la chasse. Ceulx qui ont à combattre la volupté usent volontiers de cest argument pour montrer qu'elle est toute vicieuse et desraisonnable, » que lorsqu'elle est en son plus grand effort elle nous maistrise de façon que la raison n'y peult avoir accès*; » et allèguent l'expérience que nous en sentons en l'accoiniance des femmes,
Quum jam prœsagit gaudia corpus, Atque in eo est Venus, ut tnuliebria conseral arva * :
où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous que nostre discours ne sçauroit lors faire son office, tout perclus et ravi en la volupté. Je sçais qu'il en peult aller aultrement, et qu'on arrivera par fois, si on veult, à rejecter l'ame, sur ce mesme instant, à auhres pensements ; mais il la fault tendre et roidir d'aguet^. Je sçais qu'on peult gourmander l'effort de ce plaisir; et m'y cognois bien: et n'ay point trouvé'Venus si impérieuse déesse que plusieurs et plus reformés que moy la tesmoignent. Je ne prends pour miracle, comme faict la royne de Navarre en l'un des contes de son Heptameron (qui est un gentil livre pouf son estoffe), ny pour chose d'extrême difficulté, de passer des nuicts entières, en toute commodité et liberté, avecques une maistressede longtemps dcsirée, maintenant la foy qu'on luyaura engagée de se contenter des baisers et simples attouchements. Je crois que l'exemple du plaisir de la chasse y seroit plus propre : comme il y a moins de plaisir, il y a plus de ravissement et de surprinse, par oià nostre raison estonnée perd ce loisir de se préparer à l'encontre, lorsqu'après une longue queste la beste vient en sursault à se présenter en lieu où. à l'adventure, nous l'espérions le moins; ceste secousse et l'ardeur de ces huées nous frappe si bien qu'il seroit malaysé à ceulx qui aiment ceste sorte de petite chasse, de retirer sur ce poinct la pensée ailleurs : et les poètes font Piane victorieuse du brandon et des flèches de Cupidon :
(1} Cic. , de Senect. , c. 12. J. V. L.
(2) .\<\x approches du plaisir, au moment où Vénus \a féconder son domaine. LucR., IV, 1099.
(3) De propos délibéré.